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en un seul jour sa personnalité et sa volonté propre. Le voilà dévoué à la lutte oratoire ; il s’abandonne à elle, il s’émeut, il s’indigne, donne trop au spectacle, et, comme il est un homme, si pure et élevée que soit sa conception de son rôle, il cède au goût ambiant, il est gagné par la fièvre des grands jours. Enfin, dans cette immense salle, où si souvent les choses ne sont prises et vues que du petit côté, il participe comme il peut, et d’abord à tâtons, à l’œuvre mal réglée de la justice criminelle.

Mais peu à peu il regarde ; il observe ; au contact des misères et des douleurs humaines son point de vue s’élève et s’agrandit. Il sait bien que l’œuvre de justice n’est pas une œuvre de colère et de vengeance, et il cherche ardemment, étant homme de cœur, la ligne exacte qu’il doit suivre, les limites dans lesquelles il doit maintenir son œuvre et sa parole pour faire quelque bien. Et peu à peu ses yeux s’ouvrent sur toutes les lacunes, sur les défauts immenses de ce Code pénal, ce tarif démodé dont les brutalités ou les lacunes le mettent souvent en si fausse position. Son horizon s’élargit, il aperçoit plus de problèmes et les comprend mieux, il cherche et il travaille, et il constate enfin que tout est à créer dans ces régions presque inconnues de la pathologie sociale, sur les graves questions du crime et de la récidive, du classement des délinquans, des systèmes pénitentiaires, et sur ces problèmes de la médecine légale si souvent mal posés, mal compris, résolus au hasard.

Lui n’a point la mission d’opérer les réformes ; mais, dans la pratique et le détail quotidien de la direction des affaires, quels heureux coups de barre il saurait donner maintenant ! Il est entré à la Cour d’assises comme l’on entre dans une lice, pour lutter contre le barreau, et maintenant l’expérience l’a rendu digne d’être dans toute affaire le conseil éclairé du jury… Mais l’année est finie ; il part, il est parti ! Parti aussi le président d’assises, et la juridiction est une sorte de couloir que le magistrat du parquet, connue celui du siège, ne fait que traverser en courant.

Mais pendant qu’il y est, quelle est son attitude ? Il joue un rôle actif, il a la charge de la preuve : comment va-t-il la fournir aux jurés ?


IX

Le public souvent s’imagine que le représentant du ministère public est contraint par la fonction et l’uniforme à accuser quand