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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/434

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magistrat sentimental ou faible ; il était redouté autant que respecté, et on lui avait donné, dans sa ville d’Angers, le surnom de « Pierre qui ne rit pas. » Mais il avait du rôle du magistrat une conception très haute, qu’il n’avait sûrement pas puisée en Angleterre, et qui inspirait cette vigoureuse critique des erremens de la magistrature de son temps.

Celle de notre temps mérite-t-elle les mêmes critiques ? Pour en juger, voyons notre président à l’œuvre.

Ce juge est un homme consciencieux et laborieux. Il a, bien avant l’audience, lu, relu et compulsé la procédure écrite ; il a pris des notes, il a fait le plan de son interrogatoire, peut-être même a-t-il poussé le zèle jusqu’à le composer en entier. A l’audience, il à ses notes sous les yeux, le dossier à portée de sa main. L’interrogatoire commence, et trop souvent le colloque va devenir un duel.

D’abord, les questions ont une forme nettement interrogative, mesurée, prudente. Le président évite de parler en son propre nom : « L’accusation, dit-il, vous reprochera… » Le futur est l’indice de la réserve, de l’impartialité, car, enfin, quand le président ouvre la bouche, l’accusation n’a encore rien dit, n’a produit aucun témoignage, mais elle dira, elle prouvera… et il faut tout de suite que l’accusé réponde, découvre sa pensée, qu’il développe son système.

Son système ! J’ai dit le grand mot, le mot dédaigneux qui maintenant, si l’accusé s’échauffe, se rencontrera atout bout de phrase sur les lèvres du président : « Oui, j’entends bien, votre système consiste à soutenir que… » ou bien : « Je vous en avertis, votre système semblera peut-être inacceptable à MM. les jurés. » A ce moment, les formules changent, le ton s’échauffe et s’élève. A cette formule « l’accusation vous reprochera peut-être », le président a substitué cette autre plus brève : « L’accusation affirme, elle soutient et elle prouve… » Et bientôt, de l’accusation on n’a cure. Le président parle en son nom ; fiévreusement il compulse ses notes, — le dossier passe, de la petite table qui se trouve à portée de la main, sur son bureau même, — il prend les pièces aux endroits soulignés, il les regarde, il les invoque (oh ! sans les lire, bien entendu), et les jurés voient par bribes et fragmens se dérouler devant leurs yeux, à un point de vue accusateur, les événemens révélés par l’instruction écrite qu’ils ne doivent pas connaître. « Vous niez cela, accusé, mais une autopsie a prouvé le contraire. » Quelle autopsie ? L’avocat proteste. Peu importe, la semence est jetée, elle germera dans l’esprit, du jury. Aux questions pressantes et sévères succèdent les affirmations : « Vous avez dit, vous avez fait telles choses. — Mais, s’écrie l’avocat,