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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/432

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point échappé sans doute aux accusations d’anglomanie. Les Anglais eux-mêmes, a-t-on pu dire, et parmi eux Stephen, un de leurs grands juristes, ont souvent protesté contre la morne attitude de leur juge soliveau, lié dans le silence, empêché de poser aucune question à l’accusé, sorte de Bouddha bâillonné… Nos voisins en effet ont pu pousser un peu loin l’application d’un principe salutaire, et nous dirons nettement en quoi nous trouvons leur système excessif. Mais, entre un arbitre silencieux, poussant jusqu’au scrupule la recherche d’une impartialité absolue, et un président qui, pendant de longues heure, se fait, par un interrogatoire passionné, l’auxiliaire de l’accusation, nous n’hésiterons jamais à préférer le premier.

Ceux d’ailleurs qui sont sans enthousiasme pour un exemple venu d’Angleterre peuvent se rassurer. Ce principe si élevé de l’impartialité du juge, manifestée par une extrême réserve à l’audience, ne fut pas inventé dans le Royaume-Uni. Les Anglais l’ont, sans doute, compris et appliqué mieux qu’aucun autre peuple, mais c’est chez nos propres ancêtres, et en pays latin qu’il faut chercher son origine. Il avait, il y a vingt siècles, reçu du droit romain sa formule définitive.

Que le lecteur qui nous a suivi dans la salle d’Old Bailey veuille bien évoquer avec nous l’image d’un lieu plus célèbre, où il a peut-être promené ses pas. Qu’il revoie au pied du Capitole l’antique pavé de marbre de la basilique Julienne. La trace des piliers qui supportaient les voûtes de ce palais de justice de l’ancienne Rome est encore visible. Sur les piédestaux vides et sur les fûts brisés, redressons la forêt des statues, la forêt des colonnes, et pénétrons avec la foule sous cet illustre toit où quatre tribunaux rendaient la justice romaine. Voici une cour criminelle : j’aperçois des jurés, un accusateur et un accusé, au-dessus d’eux un juge. La procédure se déroule, telle dans ses moindres détails que je ne sais vraiment si je suis au Forum ou bien à Londres encore. Pourtant cet avocat qui plaide, n’est-ce pas Cicéron ? Ce magistrat, ce judex quæstionum qui est, fort exactement, un président d’assises, c’est peut-être Octave, le père d’Auguste. Va-t-il interroger, presser de questions l’accusé ? Va-t-il descendre dans l’arène, prendre parti pour l’accusateur ? Non, c’est aussi un témoin muet, comme le juge de la reine ; il entend, il médite, il s’apprête à statuer, il est au-dessus de la lutte, il se borne à maintenir l’ordre, à assurer « l’exécution des lois et des usages. » Voilà en plein Forum, sous la pourpre romaine, le modèle de juge que les Anglais ont eu la force et la constance d’implanter dans leur île.

Quand nos aïeux immédiats, à nous Gaulois dont les éloquens