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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/35

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Carabacel, près de Nice, Mercredi, un certain jour de décembre ( ? )

Madame,

Quand je pense que vous êtes au milieu de la neige, je jouis moins du ciel que je vois de ma fenêtre ouverte et des orangers qui m’entourent. Les gens d’ici prétendent que le temps n’est pas ce qu’il devrait être et que nous devrions apparemment être au court-bouillon. Hier je me suis surpris me promenant au clair de la lune sans chapeau, et jonc m’en suis aperçu qu’à mon ombre et pas à ma tête, L’inconvénient de ce séjour est qu’il est infesté de Russes et d’Anglais, qu’on y fait des visites et que personne ne songe à respirer l’air, mais s’occupe du chapeau et de la cage de sa voisine. Nous sommes tous préoccupés de celui et de celle de la comtesse A…, une des dames de l’Impératrice, qui a mis de l’herbe dans son salon et y fait paître une chèvre. Elle (la comtesse A… ) s’adressa l’autre jour à un tailleur écossais, homme moral, pour se faire faire un habit de matelot complet et insistait pour qu’il lui prît mesure. Il a répondu qu’il would see lier do first. Je suis chez des gens très aimables avec une des femmes les plus spirituelles de l’Angleterre et son mari qui me donne des leçons d’économie politique. Je me promène à pied, à cheval et en bateau. Je traduis des poèmes russes et je mène la vie d’un lézard. Le seul moment d’ennui, c’est l’obligation de mettre une cravate blanche le soir et de me retrouver dans un salon de Paris ou de Londres. Je vais la semaine prochaine chercher une solitude plus complète à Cannes, où je vivrai tout à fait en ours. Je tâcherai de travailler, ce qui ne me paraît pas facile, car rester dans sa chambre quand il fait beau exige un courage héroïque. Pour justifier ma paresse, je me dis que je suis malade et que je me soigne. De tous mes maux de Paris il ne me reste que de ne pas dormir. Cependant je me couche de bonne heure après avoir lu une description du Caucase, de Lermontoff, ou bien un chapitre de Mill sur le papier-monnaie, lectures très propres à woo sweet sleep, mais rien n’y fait. Je vais aujourd’hui faire un voyage de découverte dans les montagnes et, si je n’y gagne pas du sommeil, mon cas est tout à fait désespéré.

Que faites-vous, madame, dans les affreux climats que vous habitez ? Il me semble que vous êtes de ces personnes qui portez partout votre sérénité avec vous, et que vous avez toujours votre soleil intérieur qui vous console de l’absence de l’autre.

Je ne sais si je vous ai mandé en partant que j’avais reçu des