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Kant ? Croit-on que les notions de phénomène, par exemple, de substance, de causalité, soient aujourd’hui au même point que du temps de Platon ? que les limites et l’étendue de la connaissance possible ne soient pas mieux déterminées, que l’ancienne mythologie pourrait renaître, que les idées de « l’âme », de « Dieu », de la « matière », n’aient subi aucune élaboration et se présentent toujours sous le même aspect ? La partie même qui est la plus difficile et, de sa nature, toujours plus ou moins provisoire, je veux dire la synthèse des connaissances en une vue de l’univers, a fait elle-même, sous nos yeux, des progrès qu’on ne peut nier.

On a dit, non sans vérité, que l’orgueilleux édifice des sciences positives, lui aussi, a été élevé avec les colonnes brisées des anciennes expériences et des anciennes théories : l’édifice n’en est pas moins solide et monte toujours plus haut dans les airs. Il en est de même pour la philosophie ; elle a profité du progrès même des sciences et, avec elles, a vu s’agrandir ses ouvertures sur le monde en même temps que sur l’homme. Philosophie et science positive sont deux espèces de savoir également légitimes et nécessaires, mais irréductibles l’une à l’autre. La science est la connaissance certaine ou probable d’une partie de l’univers, abstraite du reste, d’un groupe d’objets enfermés dans des limites naturelles ou conventionnelles. La philosophie est la connaissance, certaine sur quelques points, incertaine ou probable sur d’autres, de l’univers lui-même en son ensemble et du sujet qui le conçoit. Elle n’est donc pas seulement, comme l’a cru Comte, la systématisation des sciences ; elle est aussi, comme l’a vu Kant, leur critique et leur délimitation ; elle est surtout, comme Hegel l’a particulièrement compris, le complément des sciences au moyen d’idées qui elles-mêmes forment un système plus vaste et par lesquelles on s’efforce de se représenter l’unité réelle du tout. Faites abstraction d’un facteur toujours présent dans toute connaissance : à savoir le sujet sentant et pensant ; ne considérez que les rapports des objets entre eux indépendamment de leur rapport au sujet : par là, vous vous tiendrez à un point de vue strictement objectif, c’est celui des sciences proprement dites, des sciences de la nature. Réunissez les résultats les plus généraux de ces sciences, de manière à exprimer le mieux possible les grandes lois du monde, vous aurez la « synthèse objective » que poursuit le positivisme, à laquelle il veut s’en tenir, et qui n’est cependant que la première partie de la philosophie générale. Auguste Comte, il est vrai, déclare qu’il faut ajouter une « synthèse subjective », mais il n’entend pas par-là le rétablissement du rapport universel des objets au sujet sentant et pensant, ce qui entraînerait du même coup le