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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/290

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matérialisme ? Littré avait beau invoquer l’inconnaissable ; il avait beau, aux matérialistes comme aux spiritualistes, montrer du doigt « l’océan pour lequel nous n’avons ni barque ni voile » ; toute la partie de ses doctrines qui n’était pas purement négative avait les apparences du « sec athéisme » reproché par Saint-Simon à Auguste Comte. L’essai de Littré pour fonder la justice et la moralité sur la considération purement logique de l’identité, qui fait que A = A et qu’un homme = un homme, ne pouvait, en quelque sorte, justifier la justice même.

Les esprits demeuraient donc, pour la plupart, abandonnés entre un idéalisme sans corps, sans vie, sans action, et un positivisme à forme matérialiste, à conséquences brutales [1]. Joignez-y l’action démoralisante des théories de Darwin, qui, mal interprétées, étendues au-delà de leurs limites légitimes, semblaient l’apologie de la force contre le droit ; enfin les théories pessimistes de Schopenhauer et de Hartmann, qui ne firent qu’augmenter encore le découragement universel. La guerre de 1870 semblait avoir définitivement consacré le triomphe de la force sur le droit, du fait sur l’idée. Dans la littérature, le réalisme positiviste triomphait avec les Zola et les Goncourt ; la peinture même se faisait réaliste avec Courbet et Manet. L’histoire abandonnait les vastes synthèses pour se perdre, comme les romanciers, dans le « document ». Enfin à la politique des idées avait succédé la politique positiviste des faits, ou mieux « des affaires ».

Cependant, les libres continuateurs de Victor Cousin et de Jouffroy, — non seulement M. Vacherot, mais aussi MM. Paul Janet, Jules Simon, Franck, Barthélémy Saint-Hilaire, de Rémusat, L’évêque, Bouillier, Caro, Nourrisson, Beaussire, — n’avaient cessé de lutter en faveur de l’idéalisme et du spiritualisme. Dans ses beaux livres sur la Crise philosophique et sur le Matérialisme contemporain, — que devaient suivre plus tard deux œuvres très importantes sur la Morale et sur les Causes finales, — M. Janet avait hardiment, dès l’année 1863, dirigé les efforts de sa dialectique contre le positivisme et le matérialisme alors en pleine faveur ; il avait montré tout ce que, subrepticement, on introduisait d’élémens « spirituels », sous les noms de « forces » et de « qualités », dans l’incompréhensible idée par laquelle on se flattait de tout comprendre : celle même de matière. M. Cournot avait publié des ouvrages originaux, semi-positivistes et semi-kantiens, sur les fondemens de nos connaissances.

  1. C’est ce qu’a fait voir M. Paulhan dans son Nouveau mysticisme.