Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/29

Cette page n’a pas encore été corrigée


votre chat. J’en ai déjà l’écriture, mais je n’en ai pas les grilles, dont mon fauteuil porte les traces. Je voulais vous écrire pour vous empêcher de penser mal de votre prochain, et ma plume a couru, ce qui confirme le proverbe que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Je vous ai écrit beaucoup de sottises et je ne voulais que justifier Mme de M… dont, au fond, je me soucie peu. Avez-vous lu la Vie de la princesse de Poix par sa mère ? C’est une très jolie chose qui fait penser aux femmes du XVIIe siècle.

Veuillez agréer, madame, l’expression de mes respectueux hommages.

PROSPER MÉRIMÉE.


Dimanche soir.

Madame,

Je suis très triste. J’ai eu toutes sortes de contrariétés. Mon Samuel a un œil poché, etc. Vos deux lettres m’ont fait le plus grand plaisir. Je ne sais si j’aime mieux quand vous me faites des complimens que lorsque vous me dites mes vérités. Je m’accuse d’avoir mis instinct à tort. Ce n’était pas le mot. Vous savez, ou plutôt vous ne savez pas, qu’on n’écrit pas toujours ce que l’on veut. Mon intention n’était nullement de nier l’âme ou de mettre sur la même ligne la faculté directrice d’un homme et celle d’un singe. Tout ce que je voulais dire c’est qu’il y a des gens croyans et d’autres sceptiques, comme il y a des gens qui ont l’oreille juste et d’autres qui l’ont fausse. Substituez à ce mot instinct le mot grâce par exemple. Je n’en ai pas dit beaucoup plus que n’a écrit Pascal. Ne croyez pas que je n’aie pas lu saint Augustin, mais je veux le relire malgré son mauvais latin. Ce latin me montre ce que sera notre français d’aujourd’hui dans quelques siècles. Saint Augustin écrivait la langue de M. de Lamartine.

Nous nous parlons par énigmes malgré notre franchise. Vous me parlez d’une phrase abominable que j’ai dite et que je rétracte d’avance, mais je voudrais bien la connaître ; en retour, je vous dirai que vous n’avez pas compris ce que je voulais dire par mon ennemi. Ajoutez un e muet. Si ce n’est pas assez clair, j’appelle ainsi une femme que j’ai aimée pendant quinze ans, que j’aime encore, qui ne m’aime plus, qui peut-être même ne m’a jamais aimé. Le résultat, c’est qu’il faut que je retranche quinze ans de ma vie, non seulement perdus, mais dont le souvenir même est empoisonné pour moi. Je ne regrette pas le temps perdu, car j’aurais trop à faire, mais il y a des souvenirs qui étaient un monde surhumain pour moi, où j’avais autrefois accès et qui m’est fermé.