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doctrine qui attribue à l’esprit une existence plus ou moins séparée, plus ou moins substantielle, indépendante des relations du dehors, de l’espace et même, selon quelques-uns, du temps. Ainsi représenté, le spirituel ne semble plus aujourd’hui (comme le matériel) qu’un extrait du fait total, dont on a éliminé par abstraction les rapports mécaniques, pour en faire une sorte de « substance » ou d’ « acte pur » capable de subsister par soi, avec les caractères « d’unité, d’indivisibilité, de pérennité ». Une telle conception (vraie ou fausse) est une thèse métaphysique ; ce n’est pas le fait psychique de l’expérience, en sa réalité immédiate et concrète ; quelle que soit donc la valeur de cette conception, elle ne peut venir qu’ultérieurement ; le point de départ doit être le fait d’expérience interne. De là, chez les philosophes contemporains, cet « idéalisme » dont le vrai nom serait plutôt le « psychisme ».

En ce sens, le mouvement de la pensée idéaliste est visible pour tous ceux qui parcourent les revues spécialement consacrées aux questions philosophiques, morales et sociales. Fondée par M. Ribot et dirigée avec une haute impartialité, la Revue philosophique a publié, sur toutes les questions et dans tous les sens, une série de belles études qui ont maintenu et maintiennent encore très haut, à l’étranger, le renom de la philosophie française. Tout récemment une Revue de métaphysique et de morale fut fondée par des jeunes gens dont la plupart étaient élèves d’un de nos plus remarquables professeurs de Paris : M. Darlu. Incroyable est l’ardeur, incroyables aussi le talent, la science, la maturité d’esprit dont toute cette jeunesse fait preuve. Elle a l’ivresse sacrée de la métaphysique, — avec ses dangers et son vertige, — mais elle a aussi le vif sentiment des problèmes moraux et sociaux qui s’imposent de plus en plus à notre méditation. Une autre revue, moins proprement philosophique, mérite cependant d’être signalée, à cause de la transformation sociologique que subit de plus en plus la philosophie même, surtout la philosophie morale ; la Revue internationale de sociologie, fondée par M. Worms, n’a pas seulement publié des travaux spéciaux : on lui doit des vues d’ensemble d’un haut intérêt, par exemple celles de M. Tarde sur les Monades et la Science sociale. Cette revue contribuera sans doute à établir les fondemens scientifiques de la sociologie, dont le rapport avec la morale est si étroit qu’on est allé jusqu’à vouloir absorber l’une dans l’autre.

En dehors des philosophes de profession, littérateurs et critiques ont subi l’influence de l’idéalisme renouvelé, et ils ont, pour leur pari, donné au mouvement une impulsion plus vive.