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changemens que le temps produit toujours, les traits qui étaient demeurés dans ma mémoire depuis une exposition au Louvre, je n’ose dire l’année. J’ai eu pour guide un serviteur de la maison très intelligent, moitié Italien, moitié Français, qui a été d’une complaisance parfaite. Je lui ai demandé s’il vous connaissait, et à l’illumination soudaine de ses yeux, j’ai compris à quel point vous étiez dans ses bonnes grâces. Je n’avais aucune raison pour aller chez la duchesse de Parme, et j’en aurais pu avoir pour l’éviter. Si l’occasion de lui être présenté s’était offerte, je ne l’aurais pas manquée afin de lui parler de vous et d’effacer ainsi la mauvaise note que mon nom pouvait lui laisser. Mais elle n’a été que peu de jours ici en même temps que moi, et je n’étais pas du seul bal officiel qu’a donné l’archiduc. Les pauvres princes sont tellement circonvenus d’ennuyeuses visites, que je me reprocherais d’ajouter la mienne à leurs ennuis ordinaires.

Que me dites-vous, madame, de votre âge ? Cela me paraît tout à fait impossible. Si vous avez soixante ans, quel âge ai-je donc, moi ? Cent vingt assurément à mesurer par la vraie mesure, celle de l’imagination. La vôtre est à sa première jeunesse ; la mienne, à la décrépitude. En me promenant dans les salles du palais Vendramin, cette affreuse pensée du temps me tourmentait. Je revoyais des tableaux qu’il me semblait avoir vu faire la veille, et quand je me demandais quand ils avaient été réellement peints, il me fallait faire un calcul effroyable. Il y a surtout des époques dans la vie plus tristes que les autres quand on fait ces examens rétrospectifs, celles dont il ne reste plus aucun souvenir. Malheureusement ces blancs-là ne sont pas rares chez moi. Je voudrais vous donner mon jugement impartial sur Venise, mais j’hésite encore. J’y ai trouvé beaucoup de désappointemens. Rien de ce qu’on m’avait annoncé ne s’est trouvé tel que je l’avais vu in the mind’s eye. En revanche un bien plus grand nombre d’agréables surprises m’était réservé. Je commence à concevoir qu’on s’éprenne de ce pays, qu’on y vive et qu’on y meure sans en sortir. J’ai eu tort d’y venir par le Tyrol. Les grandes montagnes gâtent la vue, on ne peut plus abaisser ses regards, et l’on est comme Michel-Ange après avoir peint le plafond de la chapelle Sixtine. Un autre malheur, c’est que je suis trop savant en architecture gothique et que j’en ai vu trop de beaux échantillons pour n’être pas très difficile. Ici, tout a été fait pour la décoration, pour la montre. On n’a pas assez soigné la réalité. Les détails sont partout horriblement négligés. Ajoutez à cela l’aspect minable de tous ces palais, leur délabrement, et représentez-vous l’effet que cela peut produire sur un archéologue élevé dans le respect des belles