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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/28

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Observez, madame, que lorsque l’histoire est racontée par un homme de talent, la grandeur des héros véritables n’est nullement atténuée par le récit de leurs faiblesses, voire même de leurs vices.

J’attends avec impatience des nouvelles des Ch… Les coups de vent horribles du mois dernier ont dû les faire cruellement danser.

Adieu, madame, veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.

PROSPER MERIMEE.


Je vous écris au milieu de quatre personnes qui font un bruit d’enfer. Si ma lettre n’a ni queue ni tête, c’est leur faute.


Vendredi soir.

Madame,

Pour que vous ne demeuriez pas sur une mauvaise impression, sachez que Mme de M… n’est pas mariée et ne se mariera pas. Mme de l’A… a eu le courage de lui demander ce qu’il en était, et l’explication a fait tomber des nues Mme de M… C’est tout bonnement une de ces méchancetés comme on en fait dans les châteaux quand on s’ennuie et qu’il n’y a pas de nouvelles dans les journaux. Restent le prince de Bavière et la princesse espagnole qui, avec le roi de Naples, font un trio qui ne vaut pas grand’chose. On me dépeint sous des couleurs si effrayantes les bêtes qui infestent les canges du Nil que cela me fait rentrer mon envie d’aller en Egypte, qui n’a jamais été bien grande. Croyez d’ailleurs qu’il est mauvais pour l’orthodoxie de mettre le nez dans la mythologie égyptienne. On nous a lu l’autre jour un mémoire sur le bœuf Apis, dont l’auteur aurait été brûlé assurément dans le XVIe siècle.

Je vais de temps en temps voir mon ennemi capital par politique, par habitude, et par faiblesse. J’ai fait une de ces visites depuis vous avoir écrit et j’en suis revenu moins nervous qu’à l’ordinaire ; jeu conclus que je suis en voie de guérison. Vous m’avez demandé pourquoi j’ai confiance en vous. Je n’en sais rien, mais cela est. Pourquoi croit-on ? Parce qu’on croit. En réfléchissant beaucoup, je crois que c’est parce que vous avez toutes les qualités que je n’ai pas, toutes les opinions que je n’ai pas, et que, cependant, vous m’avez montré de l’intérêt.

Je n’ai plus ni chat ni chatte. Le dernier chat que j’ai eu était un animal insupportable, plein de caprices et de bizarreries. J’étais toujours juste et bon à son égard, et il était plein de considération et de respect pour moi. Permettez-moi, madame, d’être