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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/279

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de MlIe Alboni. Tout ce monde, sans dire gare, s’est mis à chanter admirablement des airs de montagnes avec accompagnement de zitter. La fille était celle de l’aubergiste et a un contralto que vous autres, Parisiens, payeriez cent mille francs. Le lendemain, on n’a rien mis sur la carte pour le concert, et lorsque j’ai rassemblé tout mon allemand pour tourner au contralto un compliment finissant par une médaille à l’effigie de mon souverain, elle m’a baisé la main avec transport. Trouvez, ailleurs, de grands talens si faciles à contenter. Ce peuple-ci me plaît, Je le soupçonne d’être un peu bête, mais il est bon et franc, le contraire des Allemands, à mon avis. Ce qui m’enchante, c’est de voir que tout le monde a l’air content. On ne voit pas de châteaux ni de pauvres, il semble que tout est pour le mieux. Cependant ils se plaignent de payer trop de contributions. Les routes sont excellentes, et l’on n’est plus ennuyé par les passeports comme autrefois. Rien de plus civil que les employés de la frontière. Je vous dirai qu’une partie de la ville de Vienne croit que je suis la cause de cette heureuse réforme. Il y a quelques années, j’ai causé avec le baron de Bach, ministre de l’Intérieur, homme de beaucoup d’esprit et fin comme l’ambre. Je lui demandai comment de si bonnes gens que les Autrichiens avaient le talent de se faire détester de leurs sujets, et avec la politesse germanique, il me répondit que ce n’était qu’en Franco qu’on pouvait trouver des employés inférieurs gens d’esprit. Je lui peignis avec des couleurs très pratiques l’ennui des passeports demandés à tout bout de chemin, et on n’en demande plus. La mouche qui fit marcher le coche n’est pas plus fière que moi. Adieu, madame, veuillez agréer l’expression de tous mes respectueux hommages.

Je vais demain à Botzen, puis à Venise, et je n’oublierai pas le palais que vous m’avez indiqué.

PROSPER MÉRIMÉE.


Venise, 24 août 1858.

Madame,

J’ai vu le palais Vendramin de fond en comble. J’en suis charmé ; on voit partout les arrangemens d’une femme d’esprit et de goût. Il y a des portraits historiques du plus haut intérêt, notamment un de Mme de Grignan par Mignard, qui est le meilleur, le plus joli et le plus authentique que j’aie encore vu. J’ai remarqué aussi un buste en marbre de Mme la duchesse de B…, qu’on m’a dit très ressemblant et où j’ai retrouvé avec les