Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/269

Cette page n’a pas encore été corrigée


mal. Ni le respect de la royauté, ni les liens du sang n’empêchèrent le connétable de Bourbon de nous battre à Pavie. Le brave chevalier Bayard ne voulait pas monter à la brèche de Padoue parce que l’Empereur faisait donner ses lansquenets qui n’étaient pas gentilshommes, et cette crainte de se compromettre parmi de petites gens avait fait déjà perdre la bataille d’Azincourt. Je crois qu’à toutes les époques l’homme a été un animal assez mauvais et très sot. Il brille ; encore par ces deux qualités, mais le pouvoir de l’opinion l’oblige à s’observer à présent un peu plus qu’autrefois. La sécurité matérielle étant plus grande, grâce à l’institution de la gendarmerie et au Code criminel, le monde n’est plus obligé de se diviser en coteries, ou associations défensives, comme on était forcé de le faire dans le bon temps. Or on se passait bien des choses dans ces coteries, toujours en vue de la sécurité, et l’on n’y connaissait guère d’autre crime que la trahison envers les associés. Je trouve qu’on est fort indulgent aujourd’hui pour les fripons, mais on l’a toujours été en France lorsqu’ils avaient de l’esprit et de belles manières. Au reste je crois qu’il est très difficile de décider entre la moralité d’une époque et celle d’une autre époque, attendu que la valeur des actions change selon les temps. Il me paraît probable qu’un assassinat n’était pas un crime aussi odieux au XVIe siècle qu’il l’est aujourd’hui, et c’est un des mérites de la civilisation de faire prendre des habitudes favorables à l’humanité. La charité n’est peut-être pas plus grande à présent qu’autrefois, mais elle est mieux administrée et profite davantage à l’humanité.

Quoiqu’il en soit, madame, ma préface est faite et je suis à Paris. Je ne vous ai pas écrit de Cannes, dont j’arrive, par deux raisons également mauvaises. La première parce que je ne savais s’il fallait adresser ma lettre à X… ou à Paris. La seconde, que j’avais oublié dans mon écrin de bijoux l’oiseau, symbole delà foi, et que je ne savais comment cacheter ma lettre. La vérité c’est que j’ai vécu d’une vie si animale que je n’avais pas une idée à mettre sur le papier. J’allais me promener au soleil toute la journée et je rentrais le soir trop fatigué pour prendre une plume. J’ai fait une trentaine d’affreux croquis sur du papier à sucre, mais si grands que je ne pourrais trouver une boîte aux lettres en état de les recevoir. Je n’ai rien dessiné à Nice, qu’une petite église de Saint-Antoine sur la route qui mène au col de Tende. En revanche je rapporte un panorama de Cannes. Ma seule aventure digne de mémoire est d’avoir fait naufrage dans l’île de Sainte-Marguerite, où l’on m’a fait coucher non pas dans le lit du Masque de fer, mais sur un matelas de même métal. J’y ai trouvé un hôte très