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n’en font jamais d’autres. Nous avons eu une célèbre beauté anglaise, la duchesse de Manchester (Allemande) et nous lui avons fait jouer des charades pour la fête de l’Impératrice. J’aurais voulu que vous lui entendissiez dire des vers où j’avais eu quelque part (et quels vers) avec un accent à faire rire les morts. Je vais partir à la fin du mois pour Nice et Cannes. Je suis décidément poussif, et huit jours passés en culottes courtes ne m’ont pas raccommodé avec le monde. Je vais revoir le pays où les citronniers fleurissent. Je pense qu’en février il faudra revenir à la galère. Adieu, madame, je vais savoir des nouvelles de M. de Pontmartin. Je vous dirai en vous envoyant la sienne (excusez le calembour) ce que j’avais appris touchant l’église d’X… Je suis au milieu d’un paquet monstrueux de lettres non décachetées et auxquelles il me faut répondre.

Veuillez agréer, madame, l’hommage de tous mes respectueux sentimens.

PROSPER MERIMEE.


Paris, 21 novembre 1857.

Madame,

Voici votre livre ; une autre fois donnez des renseignemens plus précis et l’on ne vous fera pas attendre.

J’ai retrouvé la lettre que j’ai tant cherchée, précisément où j’aurais dû la chercher tout d’abord ; mais il n’y a rien de plus dangereux pour les gens désordonnés que de serrer quelque chose. Leur modestie naturelle n’admet pas un instant qu’ils aient eu de l’ordre une fois en leur vie. Très probablement cette lettre vous sera inutile, mais à tout hasard je vous l’envoie.

Le temps devient de plus en plus gris et désagréable ; je fais mes paquets pour Cannes. Je vais faire du paysage en plein air sans paletot ; vous n’en feriez pas autant en Touraine.

Vous, madame, qui avez le culte des vieux souvenirs, trouvez-moi des argumens pour prouver que notre temps ne vaut pas le XVIe siècle. Je fais une préface à mon édition de Brantôme, et de loin, à vue de nez, la thèse me souriait. Maintenant que je suis dans la discussion, je trouve que je me suis un peu beaucoup avancé. Ce n’est pas que je n’aie le plus grand mépris pour mon époque, mais le XVIe siècle était un vilain siècle, il faut en convenir. Je me demande si l’on avait autant de courage autrefois qu’à présent. Par exemple, à la bataille de Dreux, le duc de Guise faisait porter son armure et monter son cheval par un sien écuyer, qui reçut vingt coups de pistolet. C’était très brave de la part de l’écuyer, mais aujourd’hui quel général