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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/261

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lettres se perdent. Je crois vous avoir mandé, madame, que j’étais allé me rafraîchir en Suisse en attendant un mariage où je joue le sot rôle de témoin, et qui se célèbre aujourd’hui. Voilà pourquoi j’ai quitté Genève sans avoir vu le Mont-Blanc, qui s’est voilé à mon approche. En revanche, la Jungfrau a daigné se laisser voir dans toute sa splendeur. Je la trouve plus belle et en apparence plus haute que le Mont-Blanc, qui est obtus, tandis que la Vierge de l’Oberland est pointue.

Mais d’abord, pour répondre catégoriquement à vos deux aimables lettres, je n’ai pas lu les Mémoires du duc de Raguse, sinon quelques extraits qui m’ont horriblement dégoûté du livre et de l’homme que j’ai connu et que j’aimais un peu, peut-être parce que je le plaignais comme une espèce d’Œdipe, victime du Destin. Ce qu’il a écrit du Prince Eugène montre le fond du sac : un égoïsme infâme. Il me semble un homme poursuivi par un spectre, inventant chaque jour quelque ruse nouvelle pour lui échapper et le rencontrant toujours. D’après ce que j’ai entendu dire, le livre jouit du mépris général. Je n’ai appris que par vous ce qu’il dit de vous. I would not hear your ennemy say so. Je ne pense pas que vous deviez vous en occuper un instant. C’est un menteur. Je savais depuis longtemps, et il savait parfaitement l’affaire du Prince Eugène, qu’il a accusé pour non pas se justifier, mais pour qu’il y eût plus de coupables. Il savait que l’ordre envoyé au Prince Eugène avait été immédiatement retiré, et il l’a accusé de trahison, connaissant mieux que personne son innocence. S’il était mort sans rien dire, on l’aurait plaint peut-être ; il s’est jeté, de gaîté de cœur, un tombereau de bouc sur sa tombe.

Oui, madame, j’ai lu l’Evangile, et plusieurs fois en grec, d’abord au collège où j’ai trouvé une interprétation nouvelle (et la seule bonne) d’un passage de saint Jean, puis en français et en anglais. Tout récemment, à Lausanne, où les aubergistes en mettent dans toutes les chambres, j’ai relu saint Luc pour m’endormir, si j’ose le dire, mais je ne me suis endormi qu’après avoir fini l’Evangile. Je ne voudrais pas discuter trop ce livre avec vous parce que je vous ferais de la peine, attendu que je ne respecte pas le livre, bien que je l’admire comme un excellent traité de morale, mais je veux vous dire mon explication de saint Jean. Au commencement, l’auteur présente une espèce de symbole du christianisme en opposition à celui du paganisme. Les païens n’admettaient dans leur cosmogonie que la matière. Saint Jean, avec les platoniciens d’Alexandrie, admet le logos, le verbe, comme antérieur à la matière. Il dit : « La lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont point comprise. » Cela n’a guère de sens. La traduction protestante dit « ne l’ont point reçue », ce qui n’est pas plus clair.