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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/255

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vous dire que le problème me paraît tellement difficile que j’ai, moi qui vous parle, changé trois ou quatre fois d’opinion en l’examinant. Il est certain qu’il n’y a pas d’aristocratie sans cette loi. Rien de plus ridicule qu’une aristocratie pauvre, dans un temps où aucun grand résultat ne peut être obtenu sans argent. Il n’y a pas probablement de royauté possible sans aristocratie, mais il y a un revers à la médaille. Dans une famille illustre, où l’aîné a tout le bien, les cadets vivent ordinairement d’abus, ce qui est fâcheux toujours, et tend à devenir impossible. Vous avez lu la triste aventure de ce jeune frère d’un peer of the realm, qui, à la bataille d’Inkermann, se couchait à terre parce que le sifflement des balles lui était désagréable. La maudite liberté de la presse empêchera qu’il ne devienne colonel. Si les Indes étaient perdues pour l’Angleterre, que deviendraient les nombreux cadets qui y sont officiers, juges, collecteurs, etc. ? La tendance en Angleterre est à ne donner les places qu’à des capacités. Si ce système se consolide, il faudra bien un jour attenter à la loi des substitutions, ou bien les cadets mangeront les aînés, comme les plébéiens mangèrent les patriciens à Rome, avec l’aide de Marius et de César, deux fort grands hommes, ayant quelques défauts. D’un autre côté je ne sais rien de plus déplorable que la division continuelle de la propriété telle qu’elle se pratique en France. Il n’y a que des habitudes d’association qui puissent remédier à cela. Depuis quelques années pourtant, on a fait des progrès. Ainsi j’ai vu dans le Midi des machines à battre qui se promenaient de village en village, donnant un sac à chaque petit propriétaire. Avec de bonnes banques agricoles, on peut faire d’excellentes cultures en petit. Mais chez nous, selon l’usage national, on a mis la charrue avant les bœufs. On a commencé par où il aurait fallu finir (le système démocratique une fois admis). Il fallait créer l’esprit d’association, puis faire notre loi de succession ; c’est ainsi qu’on nous a donné un gouvernement constitutionnel avant que nous n’eussions les mœurs constitutionnelles. Je crois que rien ne serait plus impopulaire en ce pays-ci qu’un changement à la loi des successions. Vous vous rappelez que la Chambre des pairs rejeta cette proposition faite sous le ministère de M. de Villèle. La Chambre des pairs ! Ce pays-ci est démocratique, il ne faut pas se le dissimuler. Le protestantisme se serait infailliblement établi en France sans le peuple des villes, qui ne voulut pas se laisser violenter par la noblesse. Les lois ne font pas les nations, elles sont l’expression de leurs caractères, et notre loi de succession représente assez bien notre turbulence habituelle.

On dit que Béranger est mort fort chrétiennement. Je l’ai