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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/25

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je suis devenu une machine et que je ne pense plus. Je sais quel remède vous me proposerez. Mais tous les remèdes ne sont pas bons pour tout le monde. Mon estomac ressemble un peu, je crois, à celui de Mithridate. J’ai eu pendant quinze ans un but qui était déplaire à quelqu’un. Cela me rendait fort heureux et il me semblait que je réussissais. Je n’ai rien écrit dans ma vie pour le public, toujours pour quelqu’un. Je corrige en ce moment des épreuves d’une réimpression d’une de mes sottises d’autrefois. Il se fait dans mon esprit un commentaire perpétuel à ce sujet. Cela me rajeunit et me fait souffrir parce que je lis entre les lignes. Il y a trois ans à peu près que je n’ai plus de but. Il me semble qu’il n’y a pas de ma faute. Je n’ai jamais pu savoir ni deviner pourquoi, aucun des motifs qui amènent des dénouemens dans le monde n’est admissible. Excès d’ennui peut-être, j’entends d’ennui que je procurais ! D’abord je n’ai pas senti trop fort mon malheur. Il me semblait que j’étais victime d’une injustice et cela me donnait du ressort. J’étais comme Galilée en prison avec son énergie. Petit à petit j’ai souffert davantage, puis je suis devenu callous, et très véritablement malheureux.

Vous me demanderez pourquoi je vous conte ces balivernes. La raison est : 1° que je n’ai personne à qui les conter. Mme de Castellane m’a raconté qu’un jour qu’elle était chez le prince de Talleyrand, le cocher du prince demanda à lui parler : — « Mon prince, vous savez bien ce petit chien noir qui courait devant votre voiture ? Eh bien, il est mort. Voilà ce que j’avais à vous dire, et ici, je ne pouvais le dire qu’à vous. » — En second lieu je voudrais vous demander conseil. Dois-je essayer du mouvement et du tracas matériel, ou faire un effort et me créer une occupation mentale ? Depuis trois ou quatre jours j’ai les yeux tournés vers l’Egypte, ou plutôt j’en tourne un vers le Nil et l’autre vers le Manzanarez. J’ai la conviction intime que je ne ferai rien, soit d’un côté, soit de l’autre, Fumer des pipes ou des cigares, voilà la grande différence. De plus, voyager seul m’est insupportable. Peut-être vaudrait-il mieux m’enfermer ici ou à la campagne et me donner une tâche littéraire pas trop difficile, à laquelle je jurerais de consacrer tous les jours un certain nombre d’heures. Enfin je voudrais, madame, que vous me donnassiez un moyen de vivre comme un être pourvu de raison. Je vous ai dit mon secret et j’ai vraiment quelque espoir que vous trouverez ce qu’il y a de mieux à faire dans ma position. J’ai lu et relu votre lettre dont je ne vous ai pas remerciée. Il y a dans toutes les religions un très bon côté. Par exemple chez les musulmans rien de plus grand que d’assister à la prière d’une caravane dans le désert. Je cite