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faire entendre. A un moment, M. Poincaré avait été obligé d’abandonner la tribune sans avoir complètement terminé ce qu’il avait à dire. M. Ricard l’y a remplacé. Il a été bien reçu, M. le garde des sceaux ! Pendant dix minutes, il a essayé de parler sans y parvenir. Il y avait longtemps qu’on n’avait pas fait au Palais-Bourbon un pareil tapage. Certes, nous ne donnons pas ces procédés comme des modèles à imiter trop souvent, et il vaudrait mieux n’être jamais forcé d’y avoir recours ; mais, dans une assemblée, un groupe qui ne se fait pas respecter est perdu. M. Ricard, de guerre lasse, a dû descendre à son tour de la tribune et rendre la place à M. Poincaré, qui, alors, a pu finir son discours. Le centre était bien loin de l’attitude résignée et abattue qu’il avait conservée pendant près de quatre mois. On distinguait nettement chez lui la volonté d’en finir. Le temps n’est plus où les orateurs qui se permettaient d’attaquer le ministère étaient accueillis avec une froideur décourageante, et voyaient leurs amis eux-mêmes se tourner contre eux en les accusant d’imprudence. M. Barthou, M. Ribot, M. Poincaré. ont parlé au milieu d’une assemblée houleuse et passionnée, mais où ils se sentaient soutenus par un parti énergique et nombreux. Ils ont déployé, pour se faire écouter, le talent le plus remarquable : ils y sont parvenus. Le discours à faire, le discours où la question devait être complètement exposée et présentée sous toutes ses faces, a été l’œuvre de M. Barthou, un des plus jeunes orateurs du Palais-Bourbon et des plus distingués. M. Ribot, dont le ministère avait été mis en cause par M. Ricard, n’a pas eu de peine à répondre à des accusations inexactes ; puis, il a élevé, généralisé la question, et a montré le gouvernement de plus en plus aux ordres des socialistes, dont le concours lui est indispensable pour vivre et qui se le font chèrement payer. Enfin M. Poincaré a porté, avec une habileté et une fermeté rares, les coups de la fin, ceux qui, une fois les grands discours terminés, précisent les situations prises et déterminent les dernières manœuvres à opérer. Ils ont été battus ; mais le fait même que trois anciens ministres et non des moindres, après plusieurs mois d’abstention et de mutisme, sont rentrés dans la lutte avec cette décision vigoureuse et presque impétueuse est le symptôme d’un temps nouveau. Le crédit ouvert au ministère radical est épuisé. Les modérés lui ont enfin déclaré la guerre, et ils se montrent résolus à la soutenir jusqu’au bout. Il n’est que temps pour eux de réparer le temps perdu ! Si M. Paul Deschanel a cru habile autrefois de donner au cabinet le temps de faire ses preuves, il a eu large satisfaction. Le cabinet a montré de quoi il était capable.. Il a abouti en quatre mois à un conflit avec le Sénat, et il s’est engagé de plus en plus avant dans les voies du socialisme. Ses dernières déclarations en font foi.

Les journaux ministériels affectent de dire que le conflit avec le Sénat est achevé, que la haute assemblée a cédé, capitulé, battu en