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de provoquer la guerre entre les deux Chambres et d’exalter jusqu’au paroxysme les passions radicales et socialistes ? Tout a été sacrifié à ce très minime intérêt. Après avoir fait naître un conflit qu’il était si facile de dénouer, on s’est appliqué à le porter à l’état suraigu. On y a réussi à merveille, et le moment est venu où tout le pays s’est demandé avec une anxiété croissante si nous n’étions pas à la veille des plus graves complications. L’atmosphère était chargée d’orages. Le mécontentement était partout. Les radicaux et les socialistes déchaînaient grossièrement leur colère contre le Sénat ; les modérés manifestaient leur irritation, en d’autres termes sans doute, mais avec non moins de vivacité, contre le ministère, et même contre M. le Président de la République qui restait inactif et en apparence indifférent dans une crise dont on n’apercevait pas le dénouement. Lorsqu’on songea l’origine de ce déplorable conflit et à l’espèce d’inconscience avec laquelle on l’a prolongé et compliqué, il faut bien reconnaître que le gouvernement a obéi aux pires conseils, et qu’après les radicaux, les socialistes eux-mêmes sont parvenus à mettre la main sur lui et à le diriger à leur gré.

Nous ne raconterons pas en détail les séances parlementaires. On sait que, pendant quelques jours, celles de la Chambre et du Sénat ont alterné, et que les deux assemblées se sont envoyé mutuellement la réplique. Toutefois, si le Sénat a maintenu ses premiers votes avec une inébranlable énergie, la Chambre a peu à peu entouré les siens d’une majorité décroissante, qui, de 93 voix, est tombée à 45 : encore faut-il, dans ce dernier chiffre, compter celles des ministres qui ont jugé à propos, au dernier moment, de voter pour eux-mêmes. La majorité vraie étant inférieure à 40 voix, il suffit désormais d’en déplacer moins de vingt pour qu’elle disparaisse. Ce résultat est encore dû à M. Ricard. C’est un étrange garde des sceaux que M. Ricard ! Sans doute, il s’occupe beaucoup trop de ce qui se passe dans le cabinet du juge d’instruction ; mais s’il se mêle de ce qui ne le regarde pas, en revanche il ignore les choses qu’il devrait le mieux savoir. La discussion, avec lui, et surtout pour lui, marche de surprises en surprises. Un jour, au Sénat, il ne trouve rien à répondre à M. Monis qui affirme l’existence d’une lettre de M. Rempler à M. le procureur de la République. M. Rempler est le juge d’instruction qui a été d’abord chargé, puis déchargé du dossier des Chemins de fer du sud de la France. Ayant reçu l’ordre de diriger ses investigations sur les syndicats de garantie, qui n’avaient pas été compris dans la poursuite initiale, il avait demandé par écrit à M. le procureur de la République un nouveau réquisitoire introductif d’instance, et cette pièce lui avait été refusée. C’est du moins ce que M. Monis avait dit au Sénat. Le lendemain, au Palais-Bourbon, M. Ricard a déclaré que la lettre en question n’existait pas, et il a produit par ce moyen un effet d’audience si entraînant qu’il lui a dû, sans aucun doute, la grosse