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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/237

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délicate et grave entre toutes, après avoir été confiée à un magistrat, lui avait été retirée par un motu proprio de M. le ministre de la justice, pour être confiée à un autre. Ce dernier, dont nous ne contestons pas le mérite car nous ne le connaissons pas, hier encore membre du parquet, avait été nommé en quelques semaines juge au tribunal de la Seine, puis juge d’instruction. Il devait sa fortune rapide à la confiance personnelle de M. le garde des sceaux, qui l’avait choisi et poussé en vue de lui confier, dans des conditions d’ailleurs irrégulières, le dossier des Chemins de fer du sud de la France. Ces procédés, si heureusement en dehors de nos mœurs judiciaires, avaient légitimement ému l’opinion. On se demandait avec inquiétude ce que deviendraient dans un moment d’affolement et de trouble, les garanties que nos lois donnent aux accusés, aux inculpés, aux suspects, aux citoyens qui déplaisent ou qui gênent. Tout le monde exigeait que la lumière fût faite sur cet incident. Le Sénat a-t-il mis une hâte déplacée à l’évoquer à sa barre ? Loin de là ; il a attendu pendant de longs jours pour permettre à la Chambre des députés de prendre une initiative qui, à certains égards, lui convenait peut-être mieux qu’à lui. Mais la Chambre n’a rien fait. Elle était encore dans la période d’atonie qui a succédé pour elle à l’installation d’un ministère radical. Un jour, on annonçait que tel député allait interpeller ; le lendemain, il s’en défendait, et la question nécessaire n’était pas posée. Sans le Sénat, peut-être ne l’aurait-elle jamais été. Ne fallait-il pas qu’il assumât une responsabilité que la Chambre déclinait ? M. Monis a rendu un grand service en le faisant, et le Sénat un plus grand encore en prenant avec courage la défense des principes du Code d’instruction criminelle si ouvertement méconnus par M. Ricard. Une majorité écrasante a condamné le ministre. Que devait faire le cabinet ? Il pouvait se séparer de M. le garde des sceaux ; il pouvait aussi se déclarer solidaire de ses actes et se retirer avec lui. On se serait facilement contenté de la première solution ; elle aurait satisfait le Sénat, elle aurait apaisé l’opinion. La faute commise était si évidente et si lourde qu’il fallait bien que quelqu’un l’expiât ; mais, en somme, elle avait été commise par une seule personne, et on ne demandait pas que la peine en fût étendue au cabinet tout entier. Pourquoi celui-ci a-t-il pris fait et cause pour M. Ricard ? Pourquoi, a-t-il déclaré qu’il ne l’abandonnerait pas ? Pourquoi, à propos d’une affaire incontestablement fâcheuse, compromettante et coupable, et d’un ministre qui était loin d’être une force pour lui, s’est-il obstiné dans une attitude intransigeante ? Pourquoi enfin a-t-il jeté un défi au Sénat ?

Il est difficile de le comprendre. M. Bourgeois a donné jusqu’ici assez de preuves d’habileté et de souplesse pour qu’on soit étonné delà raideur qu’il a mise dans la manière de traiter un médiocre incident, dont il a fait un très gros événement. Valait-il la peine, pour sauver M. Ricard,