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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/227

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l’auteur des Ames mortes s’impose surtout à notre attention ; car pas un de ses compatriotes n’a eu sur le développement de la littérature russe une action plus forte, ni plus décisive. M. Pypine nous fait bien voir que son œuvre est directement issue de celle de Pouchkine, et qu’à ce dernier surtout l’honneur doit revenir d’avoir engagé la littérature nouvelle dans les voies d’un réalisme poétique et sentimental. Il rappelle à ce propos un curieux passage d’une lettre de Pouchkine, écrite en 1823 au prince Viasemsky : « Mon rêve serait de donnera la langue russe une franchise biblique. Je souffre de voir mêlées à notre vieille langue tant de traces du maniérisme européen et du raffine ment français. La rudesse et la simplicité lui siéraient bien mieux. Je vous exprime là mes convictions intimes ; mais l’habitude m’entraîne à écrire autrement que je ne voudrais. »

Cette habitude n’a pas empêché Pouchkine d’offrir déjà, dans ses derniers poèmes et dans quelques-uns de ses contes, un avant-goût de la « franchise biblique » dont il rêvait de doter sa langue nationale. Mais son principal mérite n’en a pas moins été, suivant l’expression de M. Pypine, de « faire sortir d’école » la littérature russe : tandis qu’il n’y a plus rien, dans l’œuvre de Gogol, qui rappelle la manière classique du XVIIIe siècle, et jamais depuis lors, peut-être, exception faite des récens écrits du comte Tolstoï, personne n’a poussé aussi loin « la rudesse et la simplicité » littéraires. Sans compter que, si lui-même procède de Pouchkine, qui fut son maître et son ami, et qui lui suggéra notamment le sujet des Ames mortes, c’est de lui en revanche que procèdent par filiation immédiate tous les grands écrivains qui lui ont succédé. Les Pauvres Gens, le premier roman de Dostoïevsky, ne sont qu’une imitation, en quelque sorte une suite, du Manteau. Les Récits d’un chasseur continuent la série de portraits des A mes mortes. C’est l’ironie, c’est le style même de Gogol qui se retrouvent, admirablement développés, dans les trois romans de Gontcharof. L’humoriste Chtchédrine, le dramaturge Ostrofsky, n’ont pas eu d’autre maître, ni d’autre modèle que lui ; et sans parler de son Tarass Boulba, cette première application de la méthode réaliste au roman historique, où donc, si ce n’est chez lui, l’auteur de la Guerre et la Paix a-t-il pris l’exemple d’une peinture si minutieuse, si précise, et si familière ?

Mais la figure de Nicolas Gogol nous intéresse encore à un autre point de vue. Car non seulement c’est lui qui a enseigné aux écrivains russes la pratique de la littérature ; mais il leur a enseigné aussi, dans la seconde partie de sa vie, le mépris de la littérature, et combien était vaine toute production artistique qui n’avait pas exclusivement pour objet la rénovation morale et sociale de l’humanité. Cette seconde leçon, comme l’on sait, ne fut pas aussi universellement entendue que l’avait été la première. Elle ne valut d’abord à Gogol que