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d’où étaient sortis ses prédécesseurs. De telle sorte que la littérature russe dans son ensemble s’est trouvée constituée de forces issues de toutes les classes de notre société, de notre vie nationales ; ce qui lui a permis de devenir à son tour pleinement nationale, d’exprimer un monde de sentimens et d’idées sans cesse plus vaste, et de s’adresser sans cesse davantage à la Russie tout entière. Peu à peu, en effet, nous voyons nos grands écrivains renoncer à l’attitude hautaine et dédaigneuse qu’avaient prise leurs devanciers à l’égard de la foule ; nous les voyons se rapprocher de cette foule, comprenant que c’est elle qui est le peuple, et qui doit fournir aux écrivains les sources de leur inspiration poétique et morale.

« Nous avons assisté dans ces derniers temps au spectacle mémorable du plus parfait artiste de la littérature russe contemporaine renonçant formellement à la production artistique, pour ne plus rien être qu’un homme du peuple instruisant le peuple. Cette résolution, certes, lui a été dictée surtout par son tempérament individuel, et l’on ne saurait sans exagération y voir une conséquence nécessaire de l’évolution de notre littérature ; mais elle n’en est pas moins caractéristique d’une tendance nouvelle et générale, portant les écrivains russes à descendre de leur Olympe esthétique pour se mêler au tourbillon de la vie populaire. »

Ces deux extraits ne suffisent-ils pas à prouver tout l’intérêt de la tentative historique de M. Pypine ? Mais en attendant que l’éminent critique l’ait menée à son terme et qu’on puisse avec lui considérer dans l’ensemble l’évolution de la littérature russe, depuis Joukofsky et Pouchkine jusqu’au comte Tolstoï, je voudrais aujourd’hui signaler certaines particularités de son étude sur Nicolas Gogol. Non pas que celui-là soit, de tous les grands écrivains russes dont s’est jusqu’ici occupé M. Pypine, le plus intéressant pour les lecteurs français : il est trop foncièrement russe, d’une poésie et d’une ironie trop locales, pour pouvoir jamais être bien compris hors de son pays. Et c’est en outre un de ceux que nous connaissons le mieux, grâce à la belle étude que lui a naguère, ici même, consacrée M. de Vogué. Mais depuis cette étude une foule de documens ont paru qui complétaient et sur certains points renouvelaient la biographie de Gogol ; d’innombrables lettres, des souvenirs de contemporains, des fragmens d’écrits jusque-là restés inédits. M. Pypine n’a pas manqué de faire usage de ces documens nouveaux, dont il s’est servi d’ailleurs, comme je l’ai dit, non point pour nous peindre, à son tour, un portrait de Gogol, mais pour mieux définir le mérite propre de ce grand écrivain, et l’importance particulière du rôle qu’il a joué.

Et c’est précisément par l’importance de son rôle historique que