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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/219

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actions. Par je ne sais quel miracle, ce docteur très bourru, qui tenait la femme pour un être inférieur, cachait un cœur d’or sous son enveloppe rugueuse, et il y avait en lui un fonds de tendresse délicate, pieuse, pour les êtres faibles et dépendans. Ce formidable batailleur, à l’esprit et au corps massifs, était un de ces bons géans des contes de fées, qui se plaisent à secourir les humbles et les petits. Ce pachyderme, à la lourde démarche, qui écrasait sous sa grosse patte tous les whigs, tous les fous, tous les enthousiastes, tous les sceptiques qu’il rencontrait sur son chemin, se faisait un scrupule d’écraser une fourmi.

Personne ne fut plus humain, plus charitable. Il avait vécu dix ans dans une misère noire et gagné son pain par de dures et fastidieuses besognes ; loin de l’aigrir, ses souffrances lui avaient attendri l’âme.

Il était devenu célèbre, mais il était peu fortuné ; le plus clair de ses ressources était la pension de 300 livres sterling que lui avait fait allouer le marquis de Bute, et ce pauvre aimait à partager ses petites rentes avec de plus pauvres que lui. Quand il eut perdu sa femme, il fit de sa maison un refuge, un hospice, où il recueillait de chétives créatures battues de l’oiseau, maltraitées par la vie, tristes épaves d’un grand naufrage. En sortant d’un salon où des duchesses, où d’élégantes comédiennes lui avaient prodigué l’encens, il retournait à ses brebis malades, qui vivaient de ses bienfaits et s’en montraient souvent peu reconnaissantes. Il était plein d’attentions pour elles, il adoucissait sa voix pour leur parler, prenait en bonne part leurs reproches et leurs doléances, se pliait à leurs caprices. Cet orgueilleux se faisait esclave et semblait aimer sa servitude. Il se révoltait contre le despotisme de la jeunesse et de la beauté triomphantes, il se soumettait humblement à la tyrannie de la laideur en cheveux gris.

La plus ancienne de ses pensionnaires était une Mme Anna Williams, fille d’un médecin du pays de Galles ; elle avait perdu la vue ; il se serait fait conscience de la renvoyer, et elle mourut chez lui. Elle se considérait comme la maîtresse de la maison ; quoi qu’on pût lui dire, elle découpait à table, patrouillait les viandes, s’obstinait à servir le thé, et s’assurait que les tasses étaient pleines en y plongeant le doigt. Ses incongruités causaient de grands dégoûts à Boswell et aux autres invités du docteur, dont l’angélique indulgence ne se démentit jamais. Elle était exigeante, irritable, acariâtre ; il prenait tout en douceur, et quand il dînait en ville, il lui envoyait de la taverne voisine quelque plat friand qui la consolait de son absence.

Il lui avait donné pour compagnes la veuve d’un professeur d’écriture, Mme Desmoulins, et une certaine miss Cormichaël, qu’on appelait Poil, très désagréable personne. « Comment Poli est-elle venue s’établir chez vous ? lui demandait-on. — Je ne m’en souviens pas bien, répondait-il ; mais nous pourrions facilement nous passer