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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/217

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les hommes en les affranchissant de l’étiquette du costume. Jusqu’alors les bas de soie noire étaient de rigueur. Un M. Benjamin Stillingfleet, nous apprend M. Craig, se présenta un soir chaussé de bas d’un gris bleuâtre. Cet incident fit une si vive impression sur l’amiral Boscawen, qui n’aimait pas qu’on dérogeât à la règle, qu’il donna à ces réunions littéraires le nom de Société des bas-bleus, et le nom resta.

Que le docteur Johnson trônât dans le salon de Mme Montagu, de Mme Vesey, de Mme Ord, où l’on ne connaissait d’autre plaisir que celui de la conversation, on ne saurait s’en étonner ; il était le plus intarissable, le plus véhément, le plus savoureux des causeurs. Mais comme les bas-bleus, les femmes de théâtre subissaient son charme. La célèbre Mme Abington, cette incomparable Béatrix, fort recherchée du grand monde, eut toujours un faible pour cet homme énorme, à qui les lieux communs ne plaisaient que lorsqu’ils ressemblaient à des énormités, La charmante Kitty Clive le goûtait infiniment et se faisait une fête de deviser tête à tête avec lui : « Il m’amuse toujours, » disait-elle. Ce qui est plus étonnant encore, c’est qu’autant que les belles dames, les duchesses et les comédiennes, telles petites bourgeoises très ignorantes sentaient dès la première minute un irrésistible attrait pour l’éléphant, et le proclamaient le plus séduisant des mortels. Une fermière s’écria un jour : « C’en est fait, je suis amoureuse de lui. Est-ce vivre que de ne pas aimer ? » Quand il visita l’île de Skye en compagnie de Boswell, une jolie petite inconnue, d’humeur enjouée, vint s’asseoir sur ses genoux, lui jeta ses bras autour du cou et lui donna un chaste baiser : « Recommencez, ma chère, lui dit le colosse, et nous verrons qui de nous deux se lassera le premier. »

C’était du magnétisme, dit M. Craig ; l’attraction sympathique est une magie. Il y a des hommes qui possèdent le don de se faire adorer par leurs chats, leurs chiens et leurs chevaux. Il cite ailleurs un mot de John Wilkes, qui si laid qu’il fût, ne demandait qu’une avance d’un quart d’heure pour souffler au plus joli garçon de l’Angleterre les bonnes grâces de sa dame. « Il n’est pas besoin, ajoute M. Craig, d’avoir une grande expérience des femmes pour savoir que ce n’est pas toujours aux jolis garçons qu’elles donnent la préférence. Au contraire un instinct secret les avertit qu’ils ont une très petite part au bon ouvrage qui peut se faire dans ce pauvre monde, et en toutes choses, ce qui les touche le plus, ce sont les œuvres. » Ce qui me paraît certain, c’est que si le docteur Johnson avait été moins laid et moins bourru, il aurait eu plus de peine à leur prendre le cœur. Comme les enfans, elles se sentent secrètement attirées vers les choses et les êtres qui leur font peur ; une des sensations qui leur sont le plus agréables est de découvrir que ce qui paraît terrible ne l’est pas toujours, de revenir de leurs appréhensions et de prendre de grandes libertés avec le fantôme qui les effarouchait. Elles ont du goût pour les gros dogues qui mordent tout