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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/18

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huit jours et beaucoup de ses amis ont appris qu’elle était morte en allant lui faire visite. Le pauvre M. Ch… est brisé. Vous savez le défaut de la race saxonne, c’est de paraître manly. La résistance qu’il fait à la douleur est atroce à voir. Je suis allé le trouver le lendemain de la mort de sa femme, il était avec sa petite fille et deux dames américaines, parlant lentement, faisant un effort surhumain pour que ses mots se suivissent, et avec un calme qui était pire que des convulsions de désespoir. Je lui ai offert, ce qui m’a paru un devoir, de l’emmener chez moi. Il a refusé très simplement. Il va à la campagne avec sa fille pour huit jours, peut-être viendra-t-il ensuite passer une semaine avec moi. Edouard est arrivé à Saint-Pétersbourg le jour de la mort de sa mère. Ma mère est morte entre mes bras, et toute idée de devoir à part, je ne voudrais pas qu’il en eût été autrement. Il y a des douleurs encore plus fortes, ce sont les regrets et les si… Je plains moins les morts que les vivans, cette pauvre femme a été heureuse. Elle n’a fait que du bien. Elle a cherché à plaire et elle a plu. C’était la bienveillance même. Elle n’a pas longtemps souffert. S’il y a une âme, n’ayez aucune inquiétude pour la sienne. Mais pourquoi la mort surprend-elle des gens qui sont heureux de vivre, et qui ne demandent qu’à vivre, tandis qu’elle pourrait enlever tant de coquins et tant de gens inutiles ? Je vous avouerai, madame, et je le dis comme une mauvaise pensée, une des premières que j’ai eues en apprenant cette mort, c’est que je n’aurais plus l’occasion de vous voir.

Je suis triste d’une chose. La dernière fois que j’ai vu Mme Ch… je l’ai boudée pour je ne sais quelle bêtise. Elle s’est souvenue de moi sans amertume, à ce qu’on m’a dit. Je ne crois ni aux malédictions ni aux bénédictions, mais je serais désolé d’avoir causé une pensée triste à quelqu’un que j’ai aimé. On a envoyé le corps en Amérique dans un caveau de famille. Ce sont des superstitions que je respecte. Il y a eu, je crois, un service chez elle, mais où personne n’a été invité. Cela m’a fait peine. J’ai sur ce sujet des idées payennes. Avez-vous jamais lu Homère ? Pour les héros grecs, c’était une grande douleur de mourir sans être pleuré, sans être enterré : ἄκλαυστος, ἄθαπτος. Notez qu’à cette époque, on n’avait pas l’idée, relativement moderne, de la misère des âmes qui attendent au bord du Styx qu’un ami leur fournisse les moyens de passer dans l’empire de Plu ton. Je voudrais pour moi une cérémonie. Je vous parle à cœur ouvert, madame, votre indulgence m’a permis de me montrer à vous tel que je suis, et je pense que vous penseriez de moi un peu plus mal que vous ne le faites, si j’étais hypocrite. Veuillez être bien persuadée, madame, qu’il n’y a pas de