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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/166

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poltronnerie. Je vous parle en conscience, ce que bien peu de gens doivent faire. Je ne veux ni vous flatter ni vous alarmer ; je veux vous parler comme à une personne qu’on estime [1]. » M. Thiers ne s’en tenait pas seulement à la correspondance pour essayer d’influencer l’empereur dans le sens anti-italien : dans la conversation, il employait volontiers toutes les séductions de son esprit pour convaincre les personnes ayant l’oreille du souverain. C’est ainsi qu’un jour, après avoir à plusieurs reprises indiqué tous les dangers de la politique impériale en Italie, il endoctrinait une jeune parente de l’empereur, qui la traitait avec une affectueuse bonté, et la déterminait à aller les redire à son auguste cousin. Napoléon III écouta sans le moindre signe d’impatience la leçon qui lui était récitée, puis, avec une petite pointe de bienveillante raillerie : « Je remercie, dit-il, M. Thiers de m’avoir envoyé un aussi gentil et aussi aimable ambassadeur ; mais, mon enfant, les points de vue auxquels il se place ne peuvent être ni les miens ni les vôtres. Nous ne devons pas oublier que l’Italie a été le berceau de notre famille ; que, lorsque nous étions persécutés, chassés de partout, nous y avons trouvé un asile hospitalier à l’ombre duquel notre enfance s’est passée au milieu de cœurs qui battaient à l’unisson des nôtres. Nous ne devons pas oublier que l’Italie est un pays latin ainsi que la France. Comme Bonaparte, nous nous déshonorerions en ne la secourant pas dans son oppression ; comme Français, nous trahirions la France en n’arrachant pas de ce sol voisin du nôtre jusqu’à la dernière racine des pouvoirs germaniques, directs ou indirects, qui l’ont dominé dans le passé au grand détriment des vrais intérêts français [2]. » M. Thiers, à qui cette conversation fut fidèlement rapportée, en montra un chagrin mêlé de dépit ; il alla même jusqu’à dire avec une certaine vivacité : « J’écrirai à l’empereur ! » Il est toutefois probable qu’il ne se décida pas à écrire, car il n’en a jamais reparlé, ni l’empereur non plus.

Pour le dire en passant, ces manifestations que les modérés français faisaient en ce temps-là, — en communauté d’idées avec certains ministres de l’empereur et même peut-être avec d’autres personnes encore plus haut placées auprès de lui, — n’ont malheureusement pas été sans influence sur la ligne politique antifrançaise que le gouvernement italien a cru devoir adopter plus tard.

  1. Lettre datée de Franconville-sous-Bois (Seine-et-Oise), 2 octobre 1860.
  2. Cet épisode m’a été raconté par la personne même dont il s’agit et que je ne dois pas nommer, par un sentiment de haute discrétion ; quant aux paroles de l’empereur, c’est à peu près textuellement qu’elles sont répétées ici. On comprendra qu’à trente-cinq ans de distance le souvenir d’un mot à mot absolu est difficile. (Note de l’auteur. )