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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/14

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finances. Je l’enverrai en la recommandant de mon mieux. I ! se peut, si, comme on le dit, les nominations sont portées en haut lieu, qu’en voyant mon nom à côté de celui de Mlle de C…, on y fasse un peu plus d’attention. Peut-être est-ce trop de vanité de ma part. Mais enfin c’est tout ce que je puis et oserai faire. Vous savez, madame, ce que c’est qu’un serment.

Un des malheurs de ma vie, c’est qu’on me croit moqueur. Je ne sais pas pourquoi. L’autre soir, quand je vous ai dit très simplement que, faute de mieux, je tenais à grand honneur de pouvoir vous écrire, si j’avais besoin d’un bon conseil, j’étais à cent lieues de railler. La bienveillance que vous m’avez montrée m’est trop précieuse, madame, pour que j’y songe autrement qu’avec bonheur et respect.

Veuillez agréer, madame, l’expression de mes respectueux hommages.

P. MERIMEE.


21 juin 1855.

Madame,

Je ne sais pas pourquoi Mme Ch… s’est avisée de vous prêter mes romans, ni pourquoi vous les avez lus sans m’en prévenir. Il y a certaines choses que j’ai écrites que je n’aurais pas été fâché de vous montrer, d’autres que je ne voudrais pas que vous eussiez lues, surtout me connaissant très peu. On est toujours disposé à croire qu’un auteur pense ce qu’il fait dire à ses héros. Pour moi il n’y a rien de moins vrai. Je passe condamnation sur vos critiques et je prends vos éloges pour la bonne opinion que vous avez de l’auteur, non pour les ouvrages. Cependant il n’est pas juste de juger les gens en se mettant à un point de vue où ils ne se sont pas placés. Je n’ai jamais eu de prétention à la moralité et je n’ai jamais cherché qu’à faire des portraits. Quand j’étais jeune, j’aimais beaucoup à disséquer des cœurs humains pour voir ce qu’il y avait dedans, — je crois devoir vous prévenir que c’est au figuré que je parle ; — c’est une satisfaction de curiosité qui ne fait de mal à personne et où j’ai trouvé beaucoup de plaisir. Mais je suis bien revenu de tout cela. Outre l’amusement que je trouvais autrefois à écrire, j’avais un certain but. Je poursuivais quelque chose (non la gloire assurément) et je ne travaillais pas pour moi seul. Aujourd’hui, si j’écrivais, ce serait pour moi ou le public. Le premier est devenu trop difficile à amuser pour que j’essaye : le second a le malheur de ne pas jouir de mon estime. Voilà pourquoi je ne fais rien. Je me trompe. Je publie un commentaire sur le Baron de Fœneste, un affreux pamphlet