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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/95

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Par ce nerf et cette verdeur le Pergolèse de la Servante maîtresse ressemble encore à Marcello. S’il n’eut jamais l’ampleur et la magnificence du grand Vénitien, il on eut d’abord la fermeté, la mélodie aux angles droits, aux arêtes vives. Et cette carrure mélodique fait toute l’œuvre un peu rigide, ou rigoureuse. Elle est charmante, exquise, mais avec un arrière-goût amer ; œuvre sinon de moraliste, au moins de psychologue ironique et sans indulgence. Avant de l’élever sur les hauteurs divines du Stabat, comme Pergolèse a rabaissé l’idéal féminin ! Impossible de railler avec plus de malice, pour ne pas dire de mépris, la vieille et pitoyable aventure des ancillaires amours. La Servante maîtresse représente par la musique une des formes les plus vulgaires de l’éternelle lutte, de la rencontre de l’homme et de la femme, terrible ou ridicule dès qu’elle n’est plus un duo mais un duel. Le duel est ici entre la vieillesse amoureuse et la jeunesse effrontée. Uberto peut prendre place dans le groupe des barbons classiques, à côté d’Arnolphe et de Bartolo ; non, pas à côté : au-dessous, car son aine est plus médiocre que la leur. Quant à Serpina, Rosine auprès d’elle est une ingénue. Serpina, ce n’est pas la rusée pupille, ni même la soubrette maligne, c’est dans toute la réalité, presque dans tout le réalisme du mot, la servante. C’est plus encore : la femme, l’ennemie ; non certes l’ennemie tragique, la guenon du pays de Nod, comme dit M. Dumas fils, mais l’ennemie charmante et mélodieuse, l’immortelle sirène. Celle-ci, fût-ce au pays napolitain, n’habite pas toujours les flots bleus ; elle fait parfois le ménage, voire la cuisine, en « cotillon simple et souliers plats. »

Sous presque chaque page de la Servante affleure un fond de dureté. A tout moment une pointe aiguë dépasse et blesse. Du premier air d’Uberto, par exemple, il est impossible que l’oreille ne sente pas les aspérités. Quant au rôle de Serpina, c’est une merveille d’ironie impérieuse et cassante. Il n’est fait que de rythmes incisifs, de notes piquées, de phrases courtes, irritées et irritantes. Toutes ailées et toutes armées, c’est un essaim de guêpes que cet essaim de mélodies. Oui de mélodies, et de mélodies seulement. Jamais plus qu’ici le génie mélodique ne fut par lui-même et par lui seul efficace. Ici toute expression, toute vérité, toute beauté est contenue dans le chant. L’accompagnement, et par conséquent l’harmonie, existe à peine : le premier violon double constamment la voix, et les basses ne servent guère qu’à marquer la mesure. La mélodie de Pergolèse a fait comme Serpina elle-même : pour être plus agile, elle s’est court vêtue aussi.

La page capitale de la Servante maîtresse, le chef-d’œuvre du