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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/835

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les électeurs secondaires ; — il échelonne légalement le suffrage, mais sans en prévenir, sans en empêcher, au bas de l’échelle, l’accaparement illégal. Avec les comités, il y a, dans le suffrage, qualifié de direct, deux degrés : le comité, les électeurs ; avec le suffrage dit à deux degrés, il y en a trois, dont l’un ne compte guère : le comité, les électeurs primaires et les électeurs secondaires ; le premier, aussi effronté, aussi nuisible que dans le suffrage direct ; les seconds, aussi apathiques, aussi hypnotisables ; les derniers, impuissans et comme passifs, et aussi sujets à la tentation.

Ainsi en est-il et en doit-il être du suffrage à deux degrés, du suffrage à plusieurs degrés ; et d’instituer cinq ou six degrés, au lieu de deux, ne l’amenderait pas. Plus il y aurait de degrés entre eux et le scrutin définitif, plus les électeurs primaires s’éloigneraient, se retrancheraient à l’écart et s’endormiraient. Là où ils ne dormiraient pas, ils sauteraient d’un furieux élan et briseraient tous les degrés interposés. Plus il y aurait de degrés, moins ils participeraient à la vie politique, qui s’élaborerait sans eux et au-dessus d’eux, comme une chose à jamais mystérieuse pour eux ; et cependant c’est la loi de l’État moderne que le plus grand nombre possible de citoyens vive le plus pleinement possible, et le plus consciemment, de toute la vie nationale. Là où ils secoueraient la torpeur naturelle aux foules, ils se jetteraient dans cette espèce de frénésie qui ne leur est pas moins naturelle, et, dès qu’ils souffriraient de ne rien être et de ne rien faire, ils voudraient tout faire et tout être…

Cherchez maintenant le bénéfice qu’on peut tirer, dans la pratique, du suffrage à plusieurs degrés : c’est proprement de l’art pour l’art, et la belle machine qu’on a montée travaille à vide, pour travailler ! Cherchez, dans la pratique, quelle dose de raison ou de bon sens la démocratie acquiert par la substitution du suffrage échelonné au suffrage direct ; de combien d’absurdités et d’immoralités, entre toutes celles qu’elle porte en suspension, ce filtrage l’a débarrassée ; de combien de pas, par cette substitution, progresse l’éducation des citoyens, et de combien de battemens s’accroît la circulation de la vie politique ; quel sérieux et quelle dignité l’introduction de deux ou de plusieurs degrés donne au suffrage universel ; en quoi l’élection devient plus digne et plus nette ; quels élémens d’amélioration y puise et s’assimile le corps électoral !

On a tôt fait de distinguer et de dire : Le suffrage direct n’est que l’élection ; le suffrage à plusieurs degrés est la sélection. Des mots ! puisque la sélection et l’élection ne sont, toutes deux, qu’une seule et même chose : un choix. Or la valeur du choix