Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/467

Cette page n’a pas encore été corrigée


de M. Ojetti. On y trouverait encore maints autres portraits comiques ou touchans : celui de M. Edmondo de Amicis, un littérateur fatigué de littérature et tout occupé désormais de questions sociales ; celui de Mme Matilde Serao, l’apôtre du mouvement néo-chrétien ; celui de M. Ferdinando Martini, qui mène de front la Littérature et la politique, sans paraître du reste attacher plus d’importance à l’une qu’à l’autre. Mais j’ai hâte d’arriver à l’interview de M. d’Annunzio. M. Ojetti en a fait l’épilogue de son Livre, « voulant, nous dit-il, terminer son pèlerinage par une visite au temple de sa foi. »

Ce temple, c’est la villa blanche et tranquille qu’habite M. d’Annunzio, à Francavilla, entre les collines et la mer. C’est surtout le cabinet de travail du jeune poète, une grande pièce tapissée de damas rouge, toute pleine de meubles rares et de bibelots précieux. Nous y voyons M. d’Annunzio assis près de sa table, « entouré de lexiques italiens, grecs, et latins, » tandis qu’un brasier répand dans la pièce des fumées d’encens. « J’ai encore devant les yeux, dit M. Ojetti, l’élégante figure de mon hôte, resté blond et frais et robuste comme à vingt ans. » Et de sa voix « précise et lente, scandant ses phrases lettre par lettre, » M. d’Annunzio expose ses vues sur le présent et l’avenir de la littérature italienne :

« Jusqu’à ces dernières années, nos romanciers se sont complu à pratiquer les étroites théories du naturalisme, mettant tout leur soin à reproduire avec leurs particularités extérieures certains aspects de la vie bourgeoise ou rustique, telle qu’ils l’avaient observée chacun dans sa province natale. Mais c’était là une étude superficielle et grossière ; elle ne tarda pas à tourner au procédé ; et, malgré le talent de certains artistes, jamais prose ne fut plus pauvre, plus décolorée, plus hétéroclite, plus dépourvue de véritable italianité, que celle qui résulta de ce mouvement, avec ses interminables paysages d’une précision quasi géographique, et son abus fastidieux d’expressions soi-disant locales. Le cercle était trop étroit, et d’un ordre trop bas. Et bientôt les esprits plus inquiets ou plus subtils éprouvèrent le besoin d’en sortir : ils se jetèrent avec passion dans Le courant spirituel qui agitait, troublait, fécondait l’Europe ; et ils firent bien. Mais il manquait, par malheur, à la plupart d’entre eux l’éducation Littéraire qui seule leur eût permis de produire des œuvres vivantes. Et c’est le grand défaut des écrivains italiens, que pas un d’entre eux ne possède un style. »

M. d’Annunzio définit ensuite sa conception du style, et l’idée qu’il se fait du futur roman italien. Ce roman, d’après lui, pourra trouver dans la science contemporaine une source précieuse de renseignemens : « Car c’est une erreur puérile de croire que les facultés de l’artiste et celles du savant soient inconciliables. La science, elle aussi, est œuvre