Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/463

Cette page n’a pas encore été corrigée


Il est donc indéniable qu’un grand changement s’opère, depuis quelques années, dans la littérature italienne ; et quand l’enquête de M. Ojetti n’aurait servi qu’à nous le prouver, nous devrions lui savoir bon gré de l’avoir entreprise. Mais elle nous vaut encore d’autres renseignemens précieux. Elle nous fournit en particulier quelque chose comme la psychologie de l’écrivain italien, nous initiant à son mode de vie, au détail de ses préoccupations et de ses habitudes. Si la Renaissance latine doit vraiment se produire, nous saurons maintenant dans quel milieu elle se sera produite, en même temps que nous connaîtrons l’évolution intellectuelle et morale dont elle aura résulté. Voici, par exemple quelques petites scènes qui m’ont paru d’une couleur locale assez prononcée.

C’est d’abord le récit d’une visite faite par M. Ojetti à Cesare Cantu, en août 1894, quelques mois avant la mort du vieil historien. « En arrivant à Milan, dit M. Ojetti, je m’informai de Cantu auprès de mes confrères ; mais personne d’eux ne sut m’en rien dire. Seul un éditeur me demanda, le plus sérieusement du monde :

« — Cantu ? est-ce qu’il n’est pas mort ?

« Je finis pourtant, à force de patience, par découvrir l’adresse du vieillard, dans la Via Morigi. Mais encore fallait-il pouvoir pénétrer chez lui. Deux jours de suite, une servante me répondit, sur sa porte, qu’il était au lit, et ne pouvait recevoir personne. Je ne me décourageai pas, cependant, et le troisième jour enfin la porte s’ouvrit tout à fait.

« La servante me fit entrer d’abord dans une petite salle garnie d’un papier vert déteint, une salle sombre et froide, comme la cour, comme l’escalier, comme le reste de la maison, avec un air de vétusté qui me serra le cœur. Les murs étaient ornés de gravures anciennes, dont les cadres avaient en outre leurs rebords tout bourrés de cartes de visite. Je vis là des cartes de Terenzio Mamiani, de Vincenzo Gioberti, de Lamartine, de Rossini, de Victor Hugo : toutes portaient, à la suite du nom, quelques lignes manuscrites, mais elles étaient là depuis si longtemps que beaucoup des autographes étaient devenus illisibles. La carte de Lamartine portait : « Je vous verrai dans l’après-midi… » Le reste se perdait dans le cadre. A gauche de l’entrée, sur une petite cheminée en marbre, une glace Empire.

« Enfin la servante revint me prendre, et me conduisit au cabinet de travail de Cantu, une grande chambre encombrée de meubles, avec deux énormes fenêtres donnant sur un jardinet clos de murs. Dans un coin, derrière un bureau, je découvris le vieillard, enfoncé dans une dormeuse de cuir, et fixant sur moi des regards inquiets.

« Il avait un petit visage pâli et ridé, avec des cheveux d’un blanc jaune encore très touffus, des moustaches tombantes, un nez aquilin,