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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/451

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l’amitié qu’il a pour ses fidèles compagnons, ni l’humilité chrétienne elle-même ne peuvent l’empêcher de voir qu’il est très supérieur au vicomte Salteur et au chevalier Roze. Il lui manque d’être quelquefois contredit. Il prend l’habitude de tenir peu de compte de l’opinion d’autrui et d’avoir trop aisément raison. De là ce quelque chose d’étroit et de tranchant, de guindé et de raide.

Telle est l’attitude que nous verrons prendre de bonne heure à Joseph de Maistre dans la conversation. Comme presque tout le monde au XVIIIe siècle, il a le goût et le besoin de la conversation. Lui-même est un causeur éblouissant ; et telle est à ce point de vue sa marque : il est non de ceux qui charment, qui séduisent, qui s’insinuent, mais de ceux qui forcent l’attention et qui surprennent. Encore, ce mot de causeur, pour le lui appliquer, faut-il le prendre dans un sens un peu spécial. La causerie, avec lui, n’est pas un échange d’idées ; il a tôt fait de l’accaparer pour la tourner au monologue. Il a si peu coutume qu’on lui donne la réplique, qu’il ne l’attend ni ne l’entend. Il n’écoute pas les réponses. Quand la parole passe à d’autres, il est sujet à de brusques somnolences. Il s’endormit pendant que parlait Mme de Staël, ce qui est proprement dormir pendant la tempête. C’est ainsi. Il n’entend que sa voix, dont il ne remarque pas que le ton monte insensiblement. Il ne lui revient d’autres idées que les siennes. Rien ne l’empêche de les pousser jusqu’au bout. S’il se rend compte qu’il force la note et qu’il dépasse la mesure, cela n’est pas pour l’arrêter. Il ne lui déplaît pas de « faire enrager » les gens. Il aime qu’on se récrie. C’est chez lui la faiblesse d’un grand esprit qu’il trouve du plaisir à étonner. Cette tendance restera toujours la sienne. Et elle aboutira à une contradiction qui peut paraître assez bizarre. Penseur orthodoxe, Joseph de Maistre a l’horreur qui convient pour les « opinions particulières. » Homme d’esprit, il ne peut s’empêcher de rechercher les opinions les plus particulières et même les plus singulières. Le dernier terme en ce genre est ce qu’on appelle le paradoxe. Joseph de Maistre s’y adonne, non par goût seulement, mais par principe et raison démonstrative. Il le cultive méthodiquement. Il pratique et met la pratique en théorie.

Nous avons à ce sujet de curieux documens, qui aussi bien se lisent tout au long dans la Correspondance. C’est une série de cinq dissertations rédigées à la requête d’une dame et qui auraient fait pâmer d’aise Madelon ou Philaminte. Dans la lettre où elle les demande à l’auteur, la marquise de Nav… lui rappelle certaines conversations qu’ils eurent à Lausanne : « Ce mot de paradoxe m’a rappelé une de nos charmantes soirées helvétiennes où vous traitâtes si longuement de l’utilité des paradoxes. Vous savez si vous lûtes soutenu. Et véritablement, il faut vous rendre justice, l’approbation générale vous donna