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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/45

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APRÈS FORTUNE FAITE.

point de cœur. » On découvrit qu’il en avait un, il s’en avisa lui-même, et de ce moment sa figure s’arrangea, s’adoucit. Par intervalles, ses petits yeux noirs, agités et pétillans, prenaient une expression de caressante mansuétude et semblaient dire, comme les anges de la Nativité : « Gloire à Dieu ! paix sur la terre ! » Mais dans ses meilleurs momens, comme M. Trayaz, il alliait quelque sauvagerie à sa grâce. C’était leur seule ressemblance. Depuis qu’il vivait en oisif et que la fièvre des affaires ne lui brûlait plus le sang, l’oncle cherchait en vain quelque chose qui le passionnât ; le neveu avait des tendresses et des haines. Tout jeune il avait senti naître en lui une de ces passions indomptables, aussi sûres d’ellesmêmes que l’instinct des bêtes, et qu’il faut satisfaire à tout prix, sous peine de manquer sa destinée. Cette passion faisait son bonheur. Plus tard, des circonstances de sa vie, qu’il ne pouvait oublier, lui avaient inspiré une violente et insurmontable antipathie pour certaines choses et certaines gens, et ses rancunes mêlaient de l’amertume à ses joies. Il ne savait ni aimer ni haïr à demi ; rien n’est plus propre à compliquer l’existence.

Le plus grand souci de sa première jeunesse avait été de défendre sa passion contre son père, qui la trouvait absurde. Fils d’architecte, architecte lui-même et amoureux de son métier, M. Sauvagin entendait faire de son fils un architecte. M"** Sauvagin, qui, s’étant mariée tard, avait eu cet enfant à l’âge où la plupart des femmes n’enfantent plus, l’aimait jusqu’à l’adoration et disait quelquefois à son mari : « Laissons-le tranquille, il a son idée, » Cet homme doux, mais entêté, jugeait que la sienne était la bonne. Il voulait que, comme lui, Silvère commençât ses études au collège de Toulon, les achevât au lycée de Marseille, et, après avoir pris ses grades, vînt faire son apprentissage dans les bureaux de son père. Tout ce qu’il y gagna fut que Silvère se dégoûta bien vite d’études qui devaient le mener où il ne voulait pas aller, et fut pendant quelques années un piètre écolier. Il avait décidé qu’il n’était pas fait pour bâtir des maisons, que les êtres les plus intéressans de toute la création sont les plantes, et qu’il serait un jour un grand botaniste.

Cette idée lui était venue à douze ans. Ses parens venaient de s’installer dans un des faubourgs de Toulon, où ils avaient pour voisin un horticulteur, M. Sévérat, habile dans son art. Un jeudi après-midi, comme Silvère, au lieu de faire ses devoirs, musait, le nez collé à la vitre, il l’aperçut greffant des rosiers. Pris de curiosité et n’étant pas timide, il descendit, s’introduisit dans le jardin, demanda au bonhomme ce qu’il faisait. M. Sévérat daigna le lui expliquer, tout en continuant son travail. Silvère le vit préparer un œil, pratiquer une incision sur le ro-