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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/447

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n’avait aucune méchanceté de cœur ! Cet apologiste de la guerre n’avait pas une âme cruelle ! Ce défenseur du bourreau n’avait pas été lui-même une manière de valet de bourreau ! Ce prophète daignait parfois descendre de son trépied ! Il plaisantait, quoique avec gravité. Il badinait, quoique avec pédantisme. C’était un bon père qui aimait tendrement ses enfans, leur apprenait à conjuguer leurs verbes, et leur parlait, à l’occasion, de petits chiens et de petits singes. Véritablement cela était tout à fait extraordinaire. On se plut à faire ressortir le contraste. Le mot de Pascal reste toujours vrai : « On ne s’imagine Platon et Aristote qu’avec de grandes robes de pédans. C’étaient des gens honnêtes et comme les autres, riant avec leurs amis. »

En fait, il n’est guère de vie où il y ait plus d’unité que dans celle de Joseph de Maistre, et guère d’écrivain chez qui l’œuvre et la vie se « tiennent » mieux. Il appartient à une famille qui est le type de la famille antique, telle que nous aimons à nous la représenter en contraste avec la famille moderne. Sa mère est une personne d’une piété exemplaire et d’une haute raison. Il a pour elle un amour fait d’admiration. Il ne l’appelle que sa « sublime mère ». Et c’est d’elle qu’il se souvient quand il écrit dans les Soirées : « Ce qu’on appelle l’homme, c’est-à-dire l’homme moral, est peut-être formé à dix ans ; et s’il ne l’a pas été sur les genoux de sa mère, ce sera toujours un profond malheur. Rien ne peut remplacer cette éducation. Si la mère surtout s’est fait un devoir d’imprimer profondément sur le front de son fils le caractère divin, ou peut-être à peu près sûr que la main du vice ne l’effacera jamais. » Son père était un homme terrible. Il suffit de regarder le portrait qu’on nous en montre pour être péniblement impressionné : des traits rudes, des sourcils fronces, des yeux qui interrogent, un nez qui menace, des lèvres rentrantes et serrées, un menton impitoyable, tout l’air d’un grand inquisiteur. Dans l’intérieur de la famille il était de ceux qui ne dédaignent pas d’abuser de leur pouvoir afin d’en mieux constater la réalité. Au tribunal il condamnait un homme à être pendu pour avoir volé trois cents francs ; après quoi s’étant allé coucher il dormait d’un bon somme. L’attachement pour les Jésuites était dans la famille de Maistre une tradition. Élevé par eux, Joseph fut dès l’adolescence affilié à l’une de leurs congrégations, et fit partie de la confrérie des pénitens noirs. Les pénitens noirs de Savoie faisaient chaque année quatre processions solennelles, pieds nus, vêtus d’une cagoule noire, portant un cierge et psalmodiant des chants funèbres. Une de leurs attributions consistait à passer, auprès des criminels qui devaient être pendus, la « nuit du condamné » ; ils exhortaient le malheureux, le soutenaient, l’accompagnaient au lieu du supplice, recevaient son cadavre de la main du bourreau et l’ensevelissaient. Tels étaient les spectacles qui faisaient diversion à de sévères études.