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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/44

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APRÈS FORTUNE FAITE




DEUXIÈME PARTIE ([1])




VI

Silvère Sauvagin n’était ni un ours, ni un profond politique, comme le prétendait son cousin germain Casimir Trayaz. Était-ce un original? Oui, si l’on entend par là qu’il avait ses idées particulières sur les biens et les maux de la vie. Dis-moi ce que tu prises et ce que tu méprises, et je te dirai qui tu es. Ce qui nous fait ce que nous sommes, c’est notre échelle des valeurs: Silvère avait la sienne, qui n’était pas celle de tout le monde.

Ajoutez qu’il avait le caractère entier, peu de souplesse dans l’humeur. C’était écrit sur sa figure. Quelqu’un avait dit de lui dans son enfance: « Il n’est pas beau, mais il aura un jour ce genre de laideur qui plaît aux femmes. » Pendant de longues années, ce petit noiraud au teint presque basané, à la face anguleuse, à qui son nez crochu, les ardeurs et l’inquiétude de son regard donnaient l’air d’un émerillon tombé du nid, avait paru fort déplaisant, et la seule femme qui l’eût en gré était sa mère. Il avait été difficile à élever. Douceur ou force, on ne savait comment le. prendre. Ne pouvant souffrir qu’on l’embrassât, il se cabrait sous les caresses, qu’il semblait tenir pour des affronts, et les châtimens l’exaspéraient. Un jour qu’on l’avait fouetté, il s’enfuit: on le retrouva caché dans la cale d’un bâtiment de commerce en partance pour l’Amérique. « Cet enfant, disait-on, n’a

  1. Voyez la Revue du 15 août.