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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/429

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comme un caniche bien instruit, jusqu’à désigner la personne la plus belle ou la plus spirituelle « de la société », le taureau sut répondre à plusieurs questions délicates, à celle-ci, par exemple : « Existe-t-il, dans le florissant village de Mangalam, des personnes assez bienveillantes et assez généreuses pour récompenser suivant leurs mérites de dignes artistes ? » Rama inclina sa tête puissante à plusieurs reprises, et tout le monde comprit que cela voulait dire : « Oui ! » Quand il s’agissait de répondre négativement, l’animal demeurait immobile ; c’était convenu. Son cornac lui demanda de désigner le chef du village « dont chacun célèbre la bonté et la libéralité ». Lentement. Rama fit quelques pas et vint s’arrêter devant Mouttousamy, aux rires de l’assistance.

Les deux animaux représentèrent ensuite un drame de famille, à moins que ce ne fût une comédie de mœurs. On apprit sans ménagement à Sita que Rama, son époux, traître à la foi conjugale, avait, le jour précédent, quelque peu flirté avec une autre. La pauvre vache tourna la tête et s’éloigna du taureau infidèle. Le devoir du cornac était de tenter un rapprochement et de tout faire pour ramener la paix du ménage. Il s’y employa de son mieux. D’une voix douce, et tout en caressant Sita de la main, il l’adjurait de ne pas se montrer inexorable. Puis il allait vers Rama et le pressait de revenir prendre sa pince auprès de son épouse courroucée. Ni l’un ni l’autre ne voulait faire le premier pas. « Bonne Sitamalle, insistait le cornac, vous avez tort de bouder. Les shastras ne permettent pas que votre époux vienne vous demander pardon, vous le savez. C’est à vous de vous réconcilier avec lui ! » La vache battait l’air de sa queue, poussait un mugissement, mais n’avançait pas. Le cornac s’écarta et, d’elle-même, Sita se rendit auprès de Rama, devant qui elle ploya les jarrets, puis tous deux se mirent à marcher, de leur pas tranquille et pesant, côte à côte, tandis que leurs montreurs faisaient résonner le tambour on l’honneur de l’heureuse réunion du couple qu’un malentendu pénible avait séparé pendant quelques instans…

Les deux bêtes reçurent des spectateurs amusés des gâteaux à l’huile, tandis que leurs propriétaires étaient récompensés avec de la menue monnaie, de vieux pagnes et un peu de riz, à l’instar des autres tambaravas.


ANTOINE MATHIVET.