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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/39

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étaient connus sur le bout du doigt, et l’on peut penser de quel secours était pour moi, novice, cette sûreté d’informations. Je n’avais avec lui qu’une difficulté : c’était de l’empêcher d’en trop faire et de prendre trop de choses sur lui. Au lieu de laisser peser sur ceux qui avaient sa confiance la responsabilité des détails, et aussi l’impopularité de mesures parfois nécessaires, son mouvement était de les couvrir toujours ; et, lorsque, sur tel ou tel point, ils avaient agi contre son sentiment et que la chose n’avait pas réussi, loin de s’en prendre à eux, il ne les abandonnait jamais. Pour se tenir ainsi, du fond de l’exil, au courant des moindres choses, pour prêter attention à tous les incidens, pour, dans les momens qui portaient le plus au découragement, ne rien négliger, ne rien abandonner, il fallait une force d’esprit et une énergie morale peu communes. Mais lorsque j’ai appris depuis dans quelles conditions il s’adonnait à cette occupation quotidienne, le respect que j’avais toujours eu pour lui s’est transformé en vénération.

En 1890, j’avais accompagné M. le Comte de Paris aux Etats-Unis et au Canada, où il fut triomphalement reçu. Ce furent ses derniers beaux jours. Durant la traversée, de cruelles souffrances l’obligèrent à s’aliter quarante-huit heures. Je croyais cependant à une indisposition sans gravité. Je fus donc surpris lorsque, sur la figure du docteur Récamier, qui nous accompagnait, je lus, un matin, une véritable angoisse, et lorsqu’il me dit : « J’aurai peut-être une détermination très grave à prendre : je ne ferai rien sans vous prévenir. » Je soupçonnai dès lors qu’une menace planait sur la santé du prince. Je fus donc moins étonné lorsque, au mois de mars 1891, à Villamanrique, après que nous fûmes convenus de tout, il ajouta : « Je dois vous prévenir d’une chose. J’étais très fort autrefois, je ne le suis plus maintenant : ma santé exige de grands ménagemens. En particulier, l’humidité de l’Angleterre me fait grand mal. Sans doute, le jour où j’aurai un devoir à remplir, j’y reviendrai à tout prix. Mais, dans l’habitude de la vie, si vous me voyez faire ici des séjours plus prolongés que cela ne vous paraîtra bon pour nos affaires, sachez que j’y suis obligé. » Je compris, mais à demi seulement, car je ne savais pas encore ce que j’ai su depuis : c’est que, depuis deux ans déjà, les médecins les plus illustres l’avaient condamné sans appel ; c’est qu’il vivait dans l’alternative ou d’une complication qui l’emporterait en quelques jours, ou d’une mort lente et accompagnée de souffrances cruelles. Peu à peu cependant, et à force de vivre dans son intimité, je devinai à certains indices, à certaines paroles, le douloureux secret qui n’avait qu’un seul confident bien digne de le recevoir : son frère. Je devinai qu’il ne devait la prolongation de ses