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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/353

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l’homme fort. Avec le bras de Paula passé sous le sien, il est prêt à regarder le monde en face ; mais lorsque, la veille de son mariage, elle vient le voir à onze heures du soir, son premier mot est : « Qu’est-ce que va dire votre cocher ? » Ce mot éclaire le caractère jusqu’au fond, et, pour mon compte, je n’en demande pas davantage.

Mais Paula ! quelle figure complexe, et combien vraie dans tous ses aspects ! Comme ce qu’elle dit, — même (les bagatelles, — est important et suggestif ! Comme ce qu’elle ne dit pas est heureusement et adroitement passé sous silence ! Et par combien de petites touches fines et justes s’achève peu à peu ce tableau de maître ! C’est une fille, mais avec une élégance de manières qui la poétise, et qui la fait plus voisine d’une Gladys Harvey que d’une Marguerite Gautier. Certaines femmes traversent la boue d’un pas si léger qu’elles n’y enfoncent pas, et qu’on devine à peine où elles ont passé à quelques mouchetures sur la pointe de leurs bottines. Un ou deux traits nous peignent le décousu de sa vie, la mobilité de ses impressions, la façon à la fois fantasque et passive dont elle laisse le hasard régler ses actions. Elle a oublié de commander son dîner ; le cuisinier, « un animal qui la déteste, » a feint de croire que Madame dînait dehors et s’est donné congé. Alors elle s’est habillée en grande toilette, et est venue s’asseoir dans sa salle à manger, les pieds sur les chenets. Là elle s’est endormie, elle a rêvé et nous raconte son rêve, tout en soupant avec le dessert du dîner d’adieu que Tanqueray vient d’offrir à trois vieux amis. Souper au lieu de dîner, et souper avec des fruits, cela suggère toute une conception de la vie, et quiconque s’y est longtemps abandonné ne s’habituera plus jamais à l’honnête régularité du rôti conjugal.

Ainsi en tout. Elle a pris un certain ton tantôt brusque, tantôt câlin, une manière artiste, tout un ensemble d’opinions qui ne seront jamais celles d’une femme mariée et qui sont devenues sa vraie nature. Au décousu des actes et des paroles répond une égale incohérence dans les sentimens. Les idées noires succèdent à l’extrême gaîté et s’évanouissent aussi vite. Elle évoque la pensée du suicide ; puis elle éclate de rire en voyant l’expression lugubre qu’elle a appelée sur le visage d’Aubrey. Elle a un air si sérieux pour dire des folies, une façon si folle de dire des choses sérieuses qu’on ne sait que croire ; après chaque mot, on est sous le charme et dans l’inquiétude, et cette impression va toujours grandissant. « C’est une femme vraiment et réellement bonne ! » dira tout à l’heure Tanqueray à son ami. Ce n’est, de sa part, ni une illusion, ni même une exagération. Paula est bonne et