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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/347

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dans le mélodrame et dans la comédie sentimentale. Il adapta aussi quelques pièces françaises, et c’est alors qu’il s’avisa de ce qui manquait à ses premiers maîtres, à Robertson et à ses émules. Une pièce est un corps vivant. Sous ta chair on doit trouver les organes et les muscles, un squelette articulé. C’est cette armature osseuse que M. Pinero voulait donner à ses ouvrages dramatiques, et son ambition n’allait peut-être pas plus loin que d’étayer Robertson sur Scribe. Ce qui lui appartenait en propre et ce qu’on remarquait déjà chez lui, c’était un dialogue vif et naturel, spontané, absolument dégagé de ces jeux et de ces pointes qui, jusque-là, avaient été tout l’esprit du théâtre. Ce dialogue était le vrai langage de l’action ; mais c’est précisément l’action qui était faible dans les premiers ouvrages de M. Pinero. Le Squire était une invraisemblable histoire de bigamie que dénouait le hasard d’une mort inattendue. La pièce plaisait par la peinture de la vie rurale idéalisée. On y sentait la brise des bois, l’odeur des foins. Encore l’auteur avait-il emprunté ce cadre rustique à un joli roman de Hardy : Far from the madding crowd. Lord and Commons, inspiré par un drame suédois, en exagère la romanesque étrangeté. Un grand seigneur vient d’épouser une jeune fille de naissance illégitime. En découvrant ce fait, il la chasse ignominieusement de sa maison. Après quelques années, elle revient auprès de lui sans se faire reconnaître, ce qui eût semblé fort naturel et fort piquant à nos grands-pères. La femme chassée a un double but : se faire aimer de cet homme sous une forme nouvelle et éveiller ses remords au sujet de l’autre, de façon à le torturer par l’opposition des deux sentimens. Finalement, elle l’envoie, le cœur brisé, à un rendez-vous où il doit retrouver sa victime d’autrefois et obtenir son pardon… Lorsque M. Pinero se plaisait à écrire un tel dénouement qui eût deviné le futur auteur de Mrs Tanqueray ?

Mais, à ce moment même, il avait découvert une autre veine qu’il a exploitée pendant plusieurs années avec un succès croissant. C’est un genre mixte qui participe de la farce par l’intrigue et de la comédie de mœurs par les sentimens et le dialogue. Cela se tient, en somme, dans les mêmes régions dramatiques que Divorçons, tantôt plus haut et tantôt plus bas : on dirait des caractères de Dumas et d’Augier, tombés par aventure dans un scénario de Labiche. Le Magistrate est une pièce toute française. Un juge de paix de Londres qui se trouve amené à se cacher sous une table dans un restaurant équivoque, à une heure prohibée, et qui s’y rencontre, sans distinguer ses traits, avec sa propre femme, puis qui, à l’acte suivant, échappé par miracle à cette terrible position, se voit sur le point d’avoir à juger cette coupable