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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/295

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renverser la table du conseil. « Calmez-vous, lui dis-je ; permettez que le conseil m’entende jusqu’au bout : après il prononcera. » Le baron Louis ne se calma point et fit contre ma demande de 20 millions en sus du budget précédent une sortie si vive, avec de tels gestes et une telle volubilité, que cette attaque en serait devenue comique si elle n’eût porté sur un fond de choses aussi graves [1]. »

Devant la Chambre, la discussion de ces projets de réforme ne fut pas moins ardente. Tout entier le parti libéral se déchaîna contre les prodigalités du ministre, et, — aberration qui ne peut s’expliquer que par l’aveuglement trop fréquent des oppositions, — ce n’était pas seulement la dépense que discutaient les orateurs de la gauche, mais l’institution même de la marine et l’existence des colonies ! « Ne pouvez-vous, s’écriait dans la séance du 1er avril 1822, le général Sebastiani, l’un des membres les plus influens de la gauche, être indépendans, libres, prospères, sans avoir une marine nombreuse ?… Combien les dépenses surabondantes que nous faisons pour la marine, afin de protéger notre commerce extérieur, ne seraient-elles pas plus utilement employées pour améliorer notre agriculture, rendre plus actif notre commerce intérieur et développer notre industrie ! »

D’aussi étranges principes, des prétentions si évidemment contraires à la grandeur et à la puissance extérieure de la France ne devaient pas rester sans réfutation, et le marquis de Clermont-Tonnerre, devenu ministre de la marine après le baron Portai, montait à la tribune pour répondre : « L’honorable général a dit que les colonies étaient onéreuses… Si vous voulez juger en elle-même la question des colonies, voyez-en la solution chez vos puissans voisins ! Croyez-vous que ce soit de leur part un mauvais calcul que ces dépenses qu’ils entreprennent chaque jour pour maintenir leurs colonies, pour les étendre et pour en acquérir de nouvelles ? N’est-ce pas plutôt à l’aide de leurs colonies qu’ils sont parvenus à ce haut degré de puissance maritime et qu’ils peuvent aujourd’hui, sans en être gênés, soutenir cette dette de 20 milliards qui suffirait pour écraser le continent tout entier ? » Et deux jours après, le comte de Vaublanc protestait à son tour contre les singulières doctrines de la gauche au point de vue colonial par cette éloquente apostrophe : « Un célèbre ministre anglais disait, dans la Chambre des communes, en parlant de l’étonnante prospérité de l’Angleterre : « Cette prospérité commerciale vient de ce que nos marins s’empressent de courir partout où ils voient un marché s’ouvrir. » En parlant ainsi, il

  1. Mémoires du baron Portal, p. 39.