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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/27

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M. le Comte de Paris voulait régner ; ce qui est vrai, c’est qu’il le voulait moins par ambition que par devoir. Le devoir et l’amour du pays étaient les deux grands mobiles de sa vie. Il voulait servir la France ; il voulait la servir à tout prix, à toutes les conditions qu’elle voudrait accepter. C’est pour en témoigner qu’il avait réclamé son inscription dans l’effectif de l’armée territoriale, où il avait été heureux d’obtenir le grade de colonel, et dont il avait suivi avec passion les manœuvres. Il l’aurait encore servie autrement, si elle l’avait bien voulu. Mais, depuis la mort de M. le Comte de Chambord, c’était l’honneur et le malheur de son rang de ne pouvoir la servir que comme roi. En consacrant toutes ses forces et tous ses instans à travailler au rétablissement de la monarchie, c’était encore à la France qu’il se dévouait. Il croyait, de plus en plus fermement, que la monarchie lui était nécessaire. Il savait bien qu’en acceptant le rôle de prétendant il risquait la seule chose qu’il redoutait l’exil, l’exil dont il me disait un jour : « Je ne ferai rien ni pour le provoquer ni pour l’éviter. » En effet, cette considération ne l’arrêta pas, et dès que les événemens le mirent on demeure, il se consacra avec ardeur à son nouveau devoir.

La besogne n’était ni mince, ni facile. Depuis la visite de 1873, la réconciliation était opérée entre les deux branches de la maison de Bourbon : elle ne l’était pas complètement entre le parti légitimiste et le parti orléaniste. Bien qu’il n’y eût plus de sujet de querelle, en réalité, ce qu’on appelait autrefois la fusion n’était pas faite. Ce fut à opérer cette fusion que M. le Comte de Paris s’appliqua. Il lui fallait recueillir tout l’héritage de M. le Comte de Chambord, ne rien laisser se débander de ces troupes précieuses, noyau solide, bataillon sacré de l’année monarchique, qui a résisté à toutes les épreuves, et qui, en ce temps de défaillance, en fait encore la solidité. Mais il fallait également conserver l’héritage du roi Louis-Philippe, ne pas mécontenter les vieux fidèles de Claremont et ne pas effaroucher cette opinion moyenne, sincèrement libérale mais encore plus sincèrement bourgeoise, qui voulait bien de la monarchie, mais qui n’entendait pas en revenir à la Restauration. Il fallait s’assurer les catholiques qui n’avaient pas gardé bon souvenir de certaines mesquineries du gouvernement de 1830 ; et il fallait aussi ne pas froisser les protestans dont quelques-uns aimaient à se rappeler que le Comte de Paris était le fils d’une princesse huguenote, et, par les femmes, le dernier descendant de Coligny. Il importait également de ne pas s’aliéner les esprits indifférens, qui ne tiennent qu’à la tolérance. Il fallait encore chercher à ramener ceux des anciens partisans de la maison d’Orléans que M. Thiers avait détournés, et profiter même