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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/235

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ouvriers se retrouvent en présence parfaitement égaux, c’est-à-dire maîtres les uns et les autres de faire à nouveau leurs conditions, ceux-ci pour reprendre du travail et ceux-là pour en donner. C’est précisément ce qu’on avait perdu de vue, et ce que la grève de Carmaux aura eu le mérite d’avoir rappelé.

Le droit, disons-nous, est le même pour le patron et pour l’ouvrier. Évidemment on peut en faire un mauvais usage. La Compagnie de Carmaux a-t-elle encouru ce reproche ? Pour répondre à cette question, il faut rappeler les faits. La grève de Carmaux, comme celle de Champagnac-les-Mines dont nous aurons aussi à dire un mot, et comme beaucoup d’autres qui les avaient précédées, n’a pas eu pour cause un conflit d’intérêts matériels entre la Compagnie et les ouvriers. Un de ces derniers, M. Baudot, a été renvoyé, et ses camarades, encouragés par le député de l’arrondissement, M. Jaurès, ont décidé de faire cause commune avec lui. Ils ont posé cette alternative : ou la rentrée de Baudot, ou la grève. Il était facile de prévoir que la Compagnie n’admettrait pas sous cette forme la réintégration de M. Baudot : dès lors, la grève devenait inévitable, et, en effet, elle a été déclarée. M. Jaurès en a aussitôt informé le gouvernement, auquel il n’a pas cessé d’envoyer depuis des télégrammes qui rappelaient les proclamations de Bonaparte, général en chef de l’armée d’Italie, avec la différence qu’ils n’annonçaient jamais que des déconvenues, mais sur quel ton sublime ! On sait le mépris que les chefs du parti socialiste professent pour le gouvernement bourgeois qui nous régit : cela ne les empêche pas de recourir sans cesse, soit au ministre de l’Intérieur, soit au président du Conseil, pour leur demander, ou plutôt pour leur enjoindre d’avoir à intervenir, sous leur dictée, entre les ouvriers et les patrons. Certes, l’intervention prudente, mesurée, conciliante, du gouvernement peut se produire quelquefois d’une manière utile, et cela est arrivé à Champagnac-les-Mines ; mais pouvait-il en être ainsi à Carmaux, étant données la nature de la question et la manière dont elle était posée ? La loi n’a pas prévu, elle ne pouvait ni prévoir, ni surtout imposer l’intervention toujours officieuse de l’autorité préfectorale : en revanche, elle a prévu et fixé les conditions dans lesquelles s’exercerait celle du juge de paix, si les deux parties étaient d’accord pour s’y soumettre. A Carmaux, les ouvriers ont invoqué l’arbitrage du magistrat cantonal ; la Compagnie l’a décliné. M. Jaurès en a éprouvé une véhémente indignation : à notre avis il s’est indigné à tort.

L’arbitrage, comme la grève elle-même, a sa raison d’être dans certains cas spéciaux, mais non pas indifféremment dans tous. Nous ne rappellerons pas ce qui s’est passé il y a quelques années à Carmaux même, au moment de la grève des ouvriers mineurs, beaucoup plus importante que celle d’aujourd’hui. M. Clemenceau, alors député, a imposé au président du Conseil, M. Loubet, de remplir bon gré mal