Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/22

Cette page n’a pas encore été corrigée


projet de loi dont il nous donna lecture, après avoir rejeté ses lunettes sur son front, par un geste à lui familier. Ce projet de loi donnait au gouvernement le droit de faire reconduire les princes à la frontière, toutes les fois qu’il jugerait que leur présence serait de nature à troubler la tranquillité publique. Ils étaient mis, en un mot, sous la surveillance de la haute police. M. Thiers avait lu ce singulier projet d’une voix un peu sourde et hésitante. La lecture achevée, il rabattit ses lunettes sur son nez, et promena un regard rapide sur nos physionomies pour juger de l’effet que celle lecture avait produit sur nous. Personne ne souffla mot ; mais il paraît que nos physionomies parlèrent pour nous, car M. Thiers ajouta, avec un peu d’embarras, que ce n’était pas un projet ferme qu’il déposait ; que la commission verrait si elle voulait s’en inspirer ; que peut-être il n’en parlerait même pas à l’Assemblée. Bref, il retira implicitement sa proposition, et pour qu’il n’en restât pas trace, il remit tout doucement dans son portefeuille le texte dont il nous avait donné lecture. Il n’en fut plus jamais question, Je me trompe : cette même proposition devait ressortir un jour du portefeuille de mon confrère M. de Freycinet.

Quelques jours après, les lois d’exil qui tenaient éloignés de France les princes de la maison de Bourbon étaient abrogées, et le moment, attendu avec tant d’impatience, arrivait enfin où M. le Comte de Paris pouvait librement rentrer en France. « Une fois que je serai rentré, écrivait-il à mon père, quelque temps auparavant, comment pourrais-je être pressé de jouer un rôle politique ? Quant à moi, ma pensée sera de faire vraiment connaissance avec ce pays que je n’ai appris à aimer que de loin, de le parcourir en tous sens, de tâcher surtout de me rendre compte des hommes et des choses par mon propre jugement et non plus seulement par les yeux d’autrui, de savourer enfin la jouissance de respirer l’air natal. »


III

C’est à partir de sa rentrée en France que s’établirent entre M. le Comte de Paris et moi des relations rendues chaque année plus étroites par sa bonté. Il demeurait alors tantôt, à Paris, rue du Faubourg-Saint-Honoré, dans l’hôtel de M. le duc d’Aumale, tantôt à Chantilly, au pavillon d’Enghien. A plusieurs reprises, il honora mon père de sa visite à Gurcy. J’avais donc de fréquentes occasions de le voir et de causer avec lui.

Je lui parlais toujours avec une grande liberté de langage qui contribua, je crois, à me valoir sa confiance. M. le Comte de