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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/219

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il était signé Lafcadio Hearn : c’était, je le sus plus tard, son début dans le journalisme. »

Lafcadio Hearn était bien son nom, et ce nom devait devenir célèbre aux États-Unis avant d’être connu en Europe. Il était né à Smyrne, d’un père anglais et d’une mère grecque ; il gagnait à grand’peine de quoi subvenir à ses modestes besoins, dans une petite ville des États-de l’Ouest, en qualité de correcteur d’épreuves chez un imprimeur. Timide comme beaucoup de myopes, craintif et gêné comme un homme que la vie a malmené et qui ne demande à la fortune que le strict nécessaire, il doutait de tout, de lui-même surtout ; et ni la bienveillance du directeur du journal, ni le succès de son premier article et de ceux qui suivirent ne triomphèrent jamais entièrement de son instinctive sauvagerie. « Je l’attachai à mon journal comme collaborateur régulier, et je m’attachai à l’homme que je m’évertuai à apprivoiser. Tâche difficile ! Non qu’il fût irritable et de difficile humeur, mais c’était un silencieux, un rêveur et surtout un sensitif. Un mot vif le déconcertait, la plus légère plaisanterie le faisait se replier sur lui-même. Travailleur acharné et consciencieux, il vivait dans un monde de formes, d’images et d’idées dont il avait peine à s’abstraire. Il venait travailler à ses articles, de préférence dans mon cabinet, assis au coin d’une table, anxieux de ne pas me déranger, mais ne pouvant se décider à s’installer dans la salle des rédacteurs, où il eût été mieux. Le bruit, les allées et les venues l’effarouchaient. Au moindre mot, à la plus indifférente remarque qu’on lui adressait, il rentrait en lui-même comme un colimaçon dans sa coquille. Sa plume courait, sans temps d’arrêt, sur son papier dont il empilait méthodiquement les feuillets, qu’il relisait soigneusement, mais n’y faisant presque aucun changement. Autant l’homme était timide et emprunté, autant l’écrivain était hardi, original, souple et brillant, Je le vois encore, courbé sur son manuscrit qu’il touchait presque de son nez, absorbé dans son travail et ne bougeant pendant des heures non plus qu’une statue de bronze. Indifférent au gain, sans besoins, il écrivait à ses heures, sur les sujets qui le tentaient et, quand la renommée lui vint, quand les revues et les journaux se disputèrent sa collaboration et lui firent les offres les plus tentantes, il s’y déroba fréquemment, satisfait d’une médiocrité relative et redoutant d’aliéner son indépendance, alors qu’il eût pu pousser haut et loin sa fortune. »

La réputation de l’écrivain grandissait, mais l’homme restait inconnu de ceux qui l’entouraient. De son passé il ne parlait pas ; sur lui-même il était muet. Lui parlait-on de ses articles, il devenait mal à l’aise, détournant la conversation, redoutant les complimens. Il avait évidemment reçu une éducation distinguée, il possédait à fond ses classiques ; son savoir était des plus étendus, sa vision pénétrante