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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/208

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extérieur, venait de saisir nos destinées individuelles ; la maison brûlait, chacun devait courir au feu. Dès le lendemain, les trains pris d’assaut emportaient dans toutes les directions une cohue affolée. Les chefs de famille allaient mettre ordre à leurs affaires ; les jeunes gens, les hommes valides allaient chercher à l’aventure leur place de combat. La plupart rejoignaient les bataillons de la mobile, ce mythe auquel personne ne pensait la veille ; la mobile, cela paraissait une loi sur le papier, qui n’aurait jamais d’effet pour ceux qu’elle touchait. On y croyait si peu, que beaucoup d’entre nous préférèrent acquitter leur dette en contractant un engagement dans l’année régulière. Les imaginatifs ne rêvaient que francs-tireurs, éclaireurs, guérillas ; ils couraient s’inscrire à ces corps irréguliers qui surgissaient dans Paris, pour satisfaire l’instinct théâtral de la population parisienne, son besoin de fantaisie et d’indiscipline jusque dans le devoir accepté.

La physionomie de Paris s’était transformée en quelques jours. Nous l’avions laissée confiante et gaie, nous la retrouvions sombre et menaçante. La Marseillaise continuait de rugir, non plus encourageante et militaire, mais avec son accent d’origine, sa voix de colère et de convulsion. De nouveau, des troupes défilaient sur les boulevards, égrenant dans les cafés leurs hommes débandés. Elles ne ressemblaient pas aux régimens qui passaient naguère, uniformes, cohérens, distincts de la population qui les choyait et les fêtait, mais comme on caresse un bel animal de luxe, dont on attend un service et qu’on aime, bien qu’il n’ait rien de commun avec notre espèce. Cette fois, c’étaient des formations hâtives, insolites, des bataillons de dépôt grossis d’élémens hétérogènes, et surtout les mobiles de la Seine, bruyans, marquant leur individualité dans le rang, à la fois pressés d’y figurer et rétifs au commandement. Cette nouvelle armée était de même espèce que la population, elle emportait des lambeaux de chair de la masse humaine qui ne se contentait plus de l’acclamer, qui suivait, confondue dans les lignes ; groupes d’amis convoyant un partant, familles amenant en fiacre leur soldat jusqu’au perron de la gare. Le boulevard de Strasbourg n’était qu’une vaste scène d’adieux. Et tout au bout de la large voie, la gare de l’Est continuait son office de réceptacle, inassouvi, avec une figure toujours plus accusée d’arche énigmatique, de portique de la mort. Le torrent de peuple portait jusqu’à cette barrière les soldats, qui disparaissaient sous le porche avide, béant, où tout le sang de la France confluait, s’écoulant à petits flots par cette ouverture, allant se perdre on ne savait où.

En province, dans les dépôts des régimens où nous allions nous faire immatriculer, nous constations le désordre et le vide.