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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/199

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traduction littérale pour le mieux éclairer, il nous semblera que M. Hermann Grimm, par cela déjà qu’il nous convie ainsi à nous promener h travers les âges en invoquant les plus grands poètes, assigne à Werther une place extrêmement haute : de ce petit roman d’amour, inspiré par un sentiment qui n’a de commun que le nom avec celui auquel nous devons la Vita nuova ou les Rime, écrit de verve par un très jeune homme d’un talent très grand et très précoce, en une langue où l’on retrouve tous les défauts du temps, mais accueilli, c’est vrai, avec une faveur tout à fait exceptionnelle, d’un public dont les appétits romanesques ne recevaient depuis longtemps qu’une assez pauvre nourriture, — il fait une œuvre éternelle, « classique », dans le sens le plus élevé du mot ; ce livre léger, qui doit peut-être ce qu’il a de meilleur à la sincérité de ses lecteurs, il l’exhausse au rang des livres très rares qui surgissent des siècles pour marquer les points de repère de la marche humaine. Telle est du moins la doctrine qui me paraît ressortir de ces lignes, — je ne dirai point avec une clarté parfaite, car elles ne sont point claires, mais, à ce que je crois, avec une clarté suffisante. Or, il n’existe aucune balance de précision, aucun étalon de commune mesure, aucun instrument pour peser et connaître la valeur absolue des œuvres littéraires. Mais ici, l’exagération même de l’éloge, en contredisant, en choquant l’impression beaucoup plus modeste que tout lecteur de sens rassis retirera de la lecture de Werther, pourrait servir à montrer tout ce qu’il faut rabattre de l’enthousiasme qui l’a dicté. Tout éclatant qu’il fut à son origine, le succès de Werther n’est point un argument décisif ; le fait que ce succès s’est prolongé pendant un siècle ne l’est point davantage, surtout pour M. Grimm, qui brode de si belles variations sur l’insignifiance des accumulations d’années. Nous en sommes réduits à ce critère incertain qu’est notre appréciation personnelle, éclairée et soutenue par les renseignemens de la biographie et de l’histoire.

Pour nous, cette appréciation ne saurait être, à beaucoup près, aussi enthousiaste que celle de M. Grimm. Essayons de la formuler, en ramenant notre bilan à ses termes les plus simples :

Que demandons-nous, en dernière analyse, aux œuvres d’imagination que nous voulons sauver de l’universel désastre ? Il me semble que c’est de nous toucher le cœur ou l’esprit avec assez de puissance pour y faire surgir l’admiration ou l’émotion. Je m’examine donc en fermant ce livre, et je ne trouve en moi qu’à faible dose l’un et l’autre de ces deux sentimens, bien que je sache que beaucoup de larmes ont trempé ses feuillets. En revanche — et je vais ici rejoindre M. Grimm, — je suis convaincu que je viens de