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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/194

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REVUE DES DEUX MONDES.


IV

Ces défauts d’affectation, qui nous rendent pénible aujourd’hui la lecture de Werther, ne choquèrent point les contemporains, car l’affectation avait passé dans les mœurs. On criait, c’est vrai : « Nature ! Nature ! » mais de quel ton, avec quels gestes ! Il y eut des protestations, des critiques, des parodies : elles ne portèrent que sur le sens général ou sur l’utilité pratique de l’œuvre nouvelle. Lessing, étonné du bruit que faisait l’homme à l’habit bleu, n’y comprit rien. « Croyez-vous, écrivait-il à Eschenburg, peu de temps après la publication du volume, qu’un jeune Grec ou un jeune Romain se serait privé de la vie ainsi et pour cela ? Sûrement pas. Ils savaient autrement s’assurer contre l’extravagance de l’amour, et au temps de Socrate, on aurait à peine pardonné à une petite fille une telle ἐϰ ἔρωτος ϰατοχή (ek erôtos katochê) qui pousse à τι τολμᾶν παρὰ φύσιν (ti tolman para phusin). Mettre en avant de tels originaux, à la fois grands et petits, dignes d’éloge et de blâme, était réservé à l’éducation chrétienne qui a transformé un si beau besoin physique en une perfection intellectuelle. Ainsi, mon cher Gœthe, encore un petit chapitre pour la fin, et d’autant plus cynique, d’autant meilleur ! » Il va de soi que les chrétiens ne furent pas plus satisfaits que le païen auteur du Laocoon ; les ecclésiastiques des deux confessions tonnèrent contre l’ouvrage ; les philosophes s’en mêlèrent ; l’un d’eux, Nicolaï, professeur à Berlin, composa même une parodie, dans le louable dessein de neutraliser les effets contagieux du dangereux petit livre, les Joies du jeune Werther. Son héros se tire aussi un coup de pistolet, mais son arme est chargée de sang de coq, en sorte qu’il en est quitte pour quelques taches. Il se lave, change de toilette, demande la main de Charlotte et l’obtient. Cela n’est pas tout à fait le dénouement cynique que souhaitait Lessing, mais nous en rapproche. Gœthe fut plus sensible à cette parodie qu’à aucune autre critique. Il y répondit par un petit poème satirique qui ne fut point publié, mais dont les Mémoires nous ont transmis, avec l’esquisse générale, ce fragment :

« Que cet homme présomptueux me déclare dangereux ! Le niais qui ne sait pas nager, veut s’en prendre à l’eau ! Que m’importe l’anathème de Berlin et de ses pédans en soutane ! Celui qui ne peut me comprendre n’a qu’à mieux apprendre à lire. »

Il y a moins de grossièreté et plus d’esprit dans un dialogue en prose entre Werther et Charlotte, qui a été retrouvé en 1862.

Du reste, ces protestations, ces critiques, inspirées par des sentimens très divers, furent comme emportées par le courant