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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/190

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Tu avais souvent un bon livre, et rarement tu lisais quelque chose… L’entretien de cette âme sublime n’était-il pas au-dessus de tout ? O douce et belle femme, joyeuse et toujours active !… Dieu voit les larmes que je verse devant lui, à genoux sur ma couche, pour lui demander de me rendre semblable à ma mère.

« — Charlotte, m’écriai-je, en me prosternant devant elle, et en prenant sa main, que je baignai de pleurs, la bénédiction de Dieu repose sur toi, ainsi que l’esprit de ta mère.

« — Si vous l’aviez connue ! dit-elle en me serrant la main. Elle était digne d’être connue de vous.

« Je crus m’anéantir. Jamais on n’avait prononcé sur moi une plus grande, une plus glorieuse parole… »

Voilà comment on parlait dans la « Maison allemande », à Wetzlar, siège du tribunal de l’empire, vers l’an 1772. On abondait aussi en lectures appropriées. Quand le clair de lune ne suffisait plus à produire l’exaltation cherchée, on ouvrait Ossian, qu’avec le siècle on croyait authentique, on se plongeait dans cette poésie « primitive » qui d’ailleurs, il faut le reconnaître, s’accorde assez bien avec le sentiment qu’on éprouvait ou se flattait d’éprouver. Minona s’avançait « dans sa beauté, les paupières baissées et les yeux pleins de larmes » ; Colma, assise sur un rocher, appelait son Falgar ; les héros et les poétesses invoquaient l’étoile du soir, pleuraient dans la nuit, gémissaient dans le vent. Et l’on finissait par éclater en larmes, et l’on se prenait pour un de ces fantômes brumeux noyés dans l’éloignement des âges, et l’on se fondait dans les choses avec un ravissement qui n’est point exempt d’orgueil : « Prends le deuil, ô nature, s’écrie Werther au moment de mourir, ton fils, ton ami, ton bien-aimé, approche de sa fin ! »

Ces traits factices marquent le livre, lui imposent péniblement le caractère de l’époque déclamatoire dont il est un des fils les plus prétentieux. Frère cadet de Saint-Preux, Werther a pris de son aîné les plus désagréables manies : vaniteux, ombrageux, comme lui, il aspire de même à se tirer à part de l’humanité, pour admirer à l’aise la perfection de ses qualités naturelles. « Si Werther et Saint-Preux s’étaient rencontrés dans la vie, dit justement M. Hermann Grimm, ils se seraient considérés l’un l’autre avec l’effroi de l’homme qui reconnaît son double. » Seulement, il y a entre eux une différence que le critique allemand n’a garde de noter : issu de l’imagination douloureuse et sincère de Jean-Jacques, fils des chagrins qui, fictifs ou réels, torturèrent avec une égale intensité l’âme vibrante du plus malheureux des hommes, reflet d’un cœur vraiment malade, d’une existence d’orage et de fièvre, Saint-Preux conserve du moins, derrière la forme