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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/189

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encore, dont l’évidente fausseté, la fadeur sentimentale et la factice élévation rappellent certains dialogues des pièces de Diderot. Ils se promènent, par exemple, au clair de lune, avec Albert qui leur tient fidèle compagnie. La nature, comme toujours, les impressionne ; la nuit éveille en eux l’idée de la mort et celle de l’immortalité. Et voici leurs propos :

« Nous nous taisions. Au bout d’un moment, Charlotte prit la parole :

« — Jamais, dit-elle, je ne me promène au clair de lune sans que mes amis morts me reviennent à la pensée, sans être saisie par le sentiment de la mort et de l’avenir. Nous existerons, poursuivit-elle avec l’accent du sentiment le plus sublime ; mais, Werther, est-ce que nous devons nous retrouver, nous reconnaître ? Qu’en pensez-vous ? qu’en dites-vous ?

« — Charlotte, lui dis-je en lui tendant la main (et mes yeux se remplirent de larmes), nous nous reverrons ! Ici et là-haut nous nous reverrons !…

«… — Et nos morts bien-aimés, continua-t-elle, savent-ils quelque chose de nous ? Est-ce qu’ils sentent que, dans nos momens de bonheur, nous nous souvenons d’eux avec un ardent amour ? Oh ! l’image de ma mère plane toujours au-dessus de moi lorsque, dans la tranquille soirée, je suis assise au milieu de ses enfans, de mes enfans, et qu’ils sont réunis autour de moi comme ils étaient réunis autour d’elle. Alors, si je regarde le ciel avec une larme de désir, et souhaite un moment qu’elle puisse voir comme je tiens la parole d’être la mère de ses enfans, que je lui donnai à l’heure de la mort, avec quelle émotion je m’écrie : « Pardonne, mère chérie, si je ne suis pas pour eux ce que tu fus toi-même ! Ah ! je fais tout ce que je peux. Ils sont du moins vêtus, nourris, et, ce qui vaut mieux que tout cela, ils sont soignés, ils sont aimés. Si tu pouvais voir notre union, ô sainte bien-aimée, tu bénirais avec les plus vives actions de grâces ce Dieu à qui tu demandais, en versant les larmes les plus amères, les larmes suprêmes, le bonheur de tes enfans… »

« Voilà ce que disait Charlotte… 0 Wilhelm ! qui peut répéter ce qu’elle disait ? Comment la lettre froide et morte pourrait-elle reproduire cette fleur céleste de l’âme ? Albert l’interrompit avec douceur :

« — Cela vous affecte trop vivement, Charlotte. Je sais combien ces idées vous sont chères, mais je vous en prie…

« — Albert, dit-elle, je sais que tu n’as pas oublié les soirées où nous étions assis autour de la petite table ronde, lorsque papa était en voyage, et que nous avions envoyé coucher les enfans.