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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/179

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centaines de petites attentions à la mode du jour, par des chants attendrissans et de la musique nocturne, et l’abandonne de nouveau, parce qu’elle n’était que réservée ; qui nous présente et plaisante, avec l’aisance d’un cœur indompté, toutes ses joies, ses victoires, ses défaites, toutes ses folies et ses résipiscences ! Nous nous réjouirions de cet écervelé, qui ne se contenterait pas de quelques vulgaires bonnes fortunes isolées.

« Mais ensuite, ô génie, qu’il soit manifeste que ce n’est pas de la platitude, mais de la tendresse de son cœur que vient sa versatilité ; fais-lui trouver une jeune fille digne de lui !

« Quand des sentimens plus élevés le conduiront du tourbillon du monde dans la solitude, fais qu’il découvre, en son pèlerinage, une jeune fille dont l’âme toute bonne en même temps que le corps plein de grâce se soient harmonieusement développés dans les paisibles et actives affections domestiques du cercle de la famille ; qui soit la chérie, l’amie, l’appui de sa mère, la seconde mère de la maison ; dont l’âme, source d’amour, s’attache irrésistiblement tous les cœurs ; auprès de laquelle le poète et le sage puissent s’instruire en contemplant avec ravissement sa vertu innée, son aisance naturelle et sa grâce. Oui, si, aux heures de repos solitaire, elle sent qu’il lui manque encore quelque chose, malgré l’amour qu’elle répand autour d’elle, un cœur jeune et chaud pour pleurer ensemble les béatitudes lointaines et secrètes de ce monde, dans la compagnie de qui elle s’élancerait, étroitement unie, vers les perspectives dorées de l’éternel ETRE-ENSEMBLE, de l’union durable, de l’amour éternel et vivant !

« Fais que ces deux êtres se rencontrent : à la première approche, ils pressentiront obscurément et puissamment l’étendue de la félicité qu’ils pourraient se donner l’un à l’autre, et ne se laisseront plus séparer. Ensuite, qu’il bégaye en pressentant, en espérant, en jouissant, ce que nul n’exprime avec des mots, nul avec des larmes, nul avec le regard attardé qui contient toute l’âme. La vérité et la beauté vivantes seront dans ses chants, au lieu de l’idéal en bulles de savon multicolores qu’on trouve en abondance dans les poèmes allemands.

« Mais ces jeunes filles existent-elles ? Peut-il se trouver de tels jeunes gens ?… » N’est-ce pas à peu près l’esquisse de Werther et, déjà, le style du roman ? Or, si l’on admet qu’au moment où il composa cet article, c’est-à-dire probablement au mois d’août, alors qu’il faisait librement sa visite quotidienne à la « maison allemande », Goethe songeait déjà à utiliser, comme poète, non pas seulement le sentiment qu’il observait en lui, mais la situation même où il