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Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/16

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A quel point son attente a été comblée, à quel degré celle à laquelle il unissait sa vie a en effet allégé pour lui les épreuves de l’exil, de la maladie, de la mort, ceux qui ont été témoins de cette admirable union conjugale pourraient être tentés de le dire, s’ils ne craignaient par là de ranimer une trop légitime douleur. Mais le bonheur domestique si complet dont il allait jouir ne détournait pas sa pensée de la France.

C’était à la France qu’il pensait lorsque, cette même année, répondant à un conseil que lui donnait mon père, il lui annonçait l’intention d’employer ses loisirs à l’étude des questions sociales dont son esprit sagace pénétrait déjà l’importance, et où il s’est acquis une si légitime autorité ; : « Vous me parlez, lui écrivait-il, de ces grandes questions sociales dont je voudrais voir tous les libéraux aussi préoccupés que vous, dont tous ceux qui se distinguent par leur talent ou leur position devraient s’occuper, même s’ils ne croient pas devoir ou pouvoir aborder la politique. C’est un terrain commun sur lequel toutes les opinions doivent se réunir, non par ce qu’on se plaît maintenant à appeler une coalition de partis, mais par le sentiment d’un grand devoir à accomplir. C’est le sentiment de ce devoir qui fait la grande supériorité de la civilisation moderne sur les sociétés anciennes. S’efforcer de le remplir, c’est répondre à tout ce qu’il y a de juste et de généreux dans les instincts démocratiques de notre temps. Chercher à le définir, c’est aborder le plus grand problème social et politique, celui qui, comme le commandement d’aimer Dieu et son prochain, contient tous les autres… J’ai assez vécu en Angleterre et en Amérique pour sentir toute la grandeur de cette question, j’ose même dire pour en apercevoir les différentes faces ; il me manque malheureusement la donnée principale, l’expérience personnelle de cette question en France. »

C’était à la France également qu’il pensait lorsque, un an après la bataille de Sadowa, il entreprenait un long voyage en Allemagne, mettant à profit sa connaissance parfaite de la langue et du pays, comme ses nombreuses relations, pour étudier et prévoir les conséquences des derniers événemens. Dès son retour, il adressait à mon père une longue lettre où il résumait ses impressions, et mon père trouvait cette lettre si remarquable qu’il prenait sur lui, à l’insu de M. le Comte de Paris, qui en fut même, j’en ai trouvé la preuve dans ses lettres, plutôt mécontent, de la communiquer à M. Buloz. Elle parut dans le numéro de la Revue du 1er août 1867, sans signature bien entendu, et avec quelques lignes d’introduction de M. Forcade. C’était le moment où M. Rouher s’efforçait de démontrer que la guerre austro-prussienne avait affaibli l’Allemagne en la séparant en trois tronçons, et que rien